Les «surdoués», en miroir de nos faiblesses

Le psychanalyste et philosophe Carlos Tinoco a été diagnostiqué surdoué très jeune. Il interroge l’intelligence et ses limites dans un livre en forme d’enquête

Voici Carlos Tinoco, il a 5 ans et vient d’être diagnostiqué «surdoué». Nous sommes en 1975, le «surdouement» n’était pas encore l’épidémie qu’il est aujourd’hui. Il saute quelques classes, puis, à 10 ans, ses parents s’inquiètent de ses difficultés d’intégration, il n’a pas d’amis. Ils l’inscrivent alors dans l’une des premières institutions en France à proposer une prise en charge de ces enfants différents, deux fois par semaine, en marge d’une scolarité ordinaire. C’est là, dit-il, qu’il trouve enfin à s’éclore socialement et découvre les plaisirs simples «d’être en bande, de lancer des cailloux, de courir et de chahuter».

Carlos Tinoco a longtemps porté comme un fardeau l’étiquette qui nomme sa singularité. «Surdoué», «précoce», «haut potentiel», aucun de ces mots ne rend la complexité, ni les nombreux paradoxes, de sa condition. Durant toute sa scolarité, mais aussi ailleurs, classes de musique, jeu d’échecs, etc., il portera comme une croix le regard catégorique de ses éducateurs: «Doué, extrêmement doué et… paresseux, appelé à gâcher [s]on potentiel.»

Voici Carlos Tinoco, près de quarante ans plus tard. Agrégé de philosophie, professeur et psychanalyste, il vient de publier un livre au titre nietzschéen*, qui tente d’encercler le phénomène du «surdouement» en l’interrogeant sous toutes les coutures. S’en référant à son vécu d’enfant, mais aussi et surtout à sa pratique d’enseignant et d’analyste, il fonde son investigation sur une question écrasante de simplicité: au fait, qu’est-ce que l’intelligence? Manière de renvoyer la balle dans le camp du «normal».

Et si, pour comprendre ce qui fait le «surdouement», on commençait par interroger ce qui inhibe la pensée dite ordinaire? C’est la société dans son fondement, l’éducation, le rapport à l’autorité, le rôle de l’institution scolaire, qui sort questionnée de ce livre singulier, à la fois dense et panoramique, sur les ressorts de l’intelligence.

Samedi Culturel: Dans votre livre, vous parlez du phénomène de «surdouement» tout en marquant votre distance à l’aide de guillemets. Pourquoi n’avoir pas simplement proposé une autre dénomination?

Carlos Tinoco: Il y a déjà trop de mots. Qui reposent tous sur des fantasmes, des visions simplistes ou des conceptions fausses. C’est une critique que l’on peut me faire, je n’ai pas cherché d’alternative. En revanche, je propose une nouvelle lecture du phénomène, en posant les questions que personne n’a posées jusqu’à présent.

Lesquelles par exemple?

La grande masse des livres sur le sujet – car c’est aussi une vraie mode éditoriale – se contente de présenter des individus en souffrance, on fait des catalogues de caractéristiques psychologiques, hypersensibilité, faible résistance à l’ennui, fort désir d’autonomie… Sans jamais poser la question essentielle de l’intelligence. Parce que cette question conduirait à s’interroger sur des choses plus profondes et générales, la transmission du savoir, la place de l’école, etc. Les «surdoués» ne font que surexposer les carences de l’institution scolaire. Il se trouve que l’ennui est le quotidien de la plupart des élèves, pas seulement des «surdoués». On parle des crises, celle de l’école, celle de l’autorité. Mais pour les résoudre, il faudrait commencer par prendre la mesure des évolutions sociologiques qui ont transformé notre société en moins d’un siècle.

A quoi pensez-vous exactement?

Dans le livre, j’ai voulu consacrer un chapitre à l’autorité. On pourrait croire que c’est sans rapport avec les «surdoués», mais au contraire, c’est fondamental. En deux ou trois générations, nous avons vécu un renversement complet du rapport de dette symbolique entre parents et enfants. Jusqu’à peu, un enfant naissait pour devenir le dix-septième comte de Machin-chose, reprendre l’entreprise familiale, se marier pour sceller une alliance, ou que sais-je. Aujourd’hui, pour la première fois, les parents font le choix d’avoir des enfants. Et plus encore, ils décident avec qui ils les feront. La situation des mères est absolument inédite! Prenez cette femme, qui aurait pu choisir de se réaliser comme individu. A la place, elle fait un enfant. Nous avons donc des parents qui, au lieu de dire à leur gamin «tu seras mon bâton de vieillesse», lui disent «nous avons choisi de t’avoir, et pour que tu puisses être heureux, nous allons te porter assistance, c’est la moindre des choses, après tout, puisque nous t’avons voulu». Cette bascule vertigineuse ouvre sur des questions qui ne le sont pas moins: pourquoi ai-je voulu cet enfant? Et pourquoi avec cet autre parent justement? Les réponses se trouvent enfouies dans des recoins que l’on préfère généralement ne pas trop explorer. Mais les éluder, c’est se condamner à rester impuissant devant la question de l’autorité.

Votre livre décrit une condition problématique du «surdoué» qui dépasse le seul cadre scolaire, et qui poursuivra l’individu toute sa vie.

Chez l’adulte qui présente ce type de profil psychologique, il y a une souffrance importante qui n’est pas reconnue. On parle de faible résistance à l’ennui, de relation complexe à l’autorité. C’est ce que je nomme pour ma part «le sentiment d’hébétude». Lorsque, par exemple, on assiste à une réunion de travail et que l’on constate que personne, au fil des heures, ne pose la seule question qui permettrait de résoudre le problème. Comme s’il y avait une interdiction tacite d’emprunter des voies de réflexion inédites. Le contexte professionnel est plein de ces moments, mais la plupart des gens finissent, malgré tout, par y trouver du sens. L’individu «surdoué», lui, en conclura rapidement que le monde est fou, ou alors que c’est lui qui l’est. Et cela le plongera dans une angoisse profonde.

Le «surdoué» est-il toujours si lourdement affecté par sa différence?

Non, pas toujours. Au fond, ce dont il s’agit, c’est du rapport à la Loi, non pas au sens juridique. Je parle de l’ensemble des normes qui codifient le monde et ont pour fonction de donner du sens. La Loi est ce qui protège de l’angoisse. Car face au vertige de la mort, notre seule défense est de croire que la vie a un sens. Pour la plupart des gens, ce sens ne se construit pas à l’échelle individuelle, ils s’en remettent à la norme. Prenez l’élève lambda, qui s’ennuie en classe. Lorsqu’il s’en plaint auprès de ses parents, ces derniers lui répondront que c’est normal, qu’eux aussi, après tout, ils s’ennuient au travail. Ce n’est pas palpitant la vie, disent-ils, mais heureusement, il y a les soldes pour se divertir, etc. L’ennui serait acceptable parce que tout le monde dit que «c’est comme ça». Les «surdoués», eux, ne parviennent pas à endosser cette norme. S’ils échouent à construire du sens par leurs propres moyens, ils sont alors en proie à l’angoisse et à la dépression. Mais à l’inverse, ceux qui y parviennent sont des individus pleinement accomplis, épanouis et lumineux. Le «surdouement» n’est pas nécessairement un chemin funeste.

Avant de pouvoir changer le monde, ou l’école, beaucoup de parents, d’enseignants, se demandent comment aider ces enfants différents, hypersensibles, qui s’ennuient vite et supportent mal l’autorité…

Ce travail d’accompagnement ne peut pas avoir pour finalité d’adapter l’individu au monde. Il faut leur montrer comment en jouer. Le monde n’est pas fait d’un bloc, et l’école non plus. Des interstices, il y en a plein. Il faut apprendre à les investir.

* Intelligents, trop intelligents. Les «surdoués»: de l’autre côté du miroir , Carlos Tinoco, Ed. JC Lattès, 2014, 359 p.

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Matéo, petit surdoué

Qui a toujours besoin de vérifier le bien-fondé de l’ordre pour se sentir rassuré, p. 218

«Papa, s’il n’y avait pas le risque de rester coincé, tu m’interdirais quand même de prendre l’ascenseur tout seul?»