Aller au contenu principal
Image d'illustration.
© Juanmonino via Getty

Médecines alternatives

Surmenés, les guérisseurs romands ont le blues

Les rebouteux, magnétiseurs ou encore faiseurs de secret sont de plus en plus sollicités. Certains clients sont impatients, et les demandes parfois très lourdes. Les guérisseurs ont du mal à placer les limites, et plus d’un arrête son activité

Claude Lambiel doit «faire un break» tous les six mois. Depuis trois ans, le magnétiseur-guérisseur s’impose ces deux à trois semaines de pause, pendant lesquelles il débranche tout. Sinon, il ne tient pas la «sursollicitation», explique cet ancien boucher-charcutier qui pratique depuis vingt ans et n’a «pas arrêté [sa] vie de fou d’avant pour en avoir une nouvelle».

Georges Delaloye a dû se débarrasser de son téléphone fixe et rédiger une réponse automatique: «Je ne peux plus répondre rapidement à tous vos e-mails, y en a beaucoup, beaucoup!» Faiseur de secrets, il a également ouvert un cabinet de soins et comptabilise 150 appels, 100 SMS et 50 courriels quotidiens, contre 10 messages il y a dix ans.

Ils ont mal au dos, leur fille s’est coupée, leur mari a une entorse. Ça devient une habitude. On est devenus comme leur médecin

Joëlle Membrez, guérisseuse

Joëlle Membrez n’en reçoit qu’une quinzaine par jour. Mais comme elle travaille à temps plein à côté et que ses soirées passent «à faire le secret», son énergie file. «Je prends sur moi, je tombe malade, je n’ai plus de vie de famille», résume cette femme de 50 ans qui a décidé d’arrêter. Elle recommencera peut-être un jour, mais, une chose est sûre, ce sera avec des «années sabbatiques» pour respirer.

Elle n’est pas la seule à avoir cessé ou du moins à lever le pied, à chercher des moyens de limiter les demandes. Quand Magali Jenny a rappelé les 230 guérisseurs qui figuraient dans son premier guide, paru en 2008, elle a eu la surprise d’en entendre une cinquantaine demander à ne pas apparaître dans le second, publié en 2012, et une vingtaine de nouveaux installés en faire autant. Il faut dire que son premier ouvrage, Guérisseurs, rebouteux et faiseurs de secret en Suisse romande (Editions Favre), s’était vendu à plus de 50 000 exemplaires.

Des guérisseurs formés, insérés

Ces ventes record sont le signe que le recours aux pratiques traditionnelles connaît un renouveau, qui ne s’est pas affaibli depuis. L’auteure y voit un lien avec «un besoin de retour à la nature et au naturel, une certaine déception face à la médecine classique, la nécessité de trouver un rôle actif dans le processus de guérison, une tendance générale à un retour vers la spiritualité». Mais le succès est aussi lié à des raisons économiques: «Le guérisseur est moins cher que le médecin, le secret est gratuit.»

L’image également a changé: le rebouteux voûté vivant isolé du village a cédé la place à des praticiens «insérés, pratiquant le plus souvent une première profession ou ayant suivi des formations leur ayant permis d’ouvrir leur cabinet», estime l’ethnologue à l’Université de Fribourg.

Ce que n’avait pas anticipé la chercheuse, c’est qu’un livre comme le sien, avec un répertoire actualisé, allait participer à la diffusion des coordonnées de guérisseurs dans tout le pays, voire au-delà. Tout comme les listes qui se sont multipliées sur internet – il existe même une application, Faiseurs de secret, téléchargée plus de 40 000 fois selon son créateur – rendant plus facile une forme de tourisme. «Avant, on se donnait par bouche-à-oreille une adresse, et son mode d’emploi: il faut y aller de telle heure à telle heure, il faudra attendre quelques jours pour que ça fasse son effet, etc. Aujourd’hui, les gens trouvent les listes et appellent tout de suite, sans réfléchir. Parfois, ils n’attendent pas le temps indiqué pour rappeler et se plaindre.»


Notre série sur des guérisseurs


Boulettes de shit, billets de train, lunettes…

Résultat: entre les deux guides, «les praticiens ont commencé à déplorer le manque de savoir-vivre et l’agressivité de quelques consultants [les «patients» des rebouteux, ndlr], déplore Magali Jenny. Ces cinq dernières années, beaucoup d’insatisfaits téléphonent pour s’en prendre verbalement aux eux… Les guérisseurs se font insulter, ils prennent le mécontentement des gens, ils saturent.»

Les faiseurs de secret, qui exercent à distance et gratuitement, sont particulièrement concernés. «Là où je rencontre le plus de demandes, c’est pour la recherche d’objets ou d’animaux, et souvent les gens n’ont même pas cherché!» raconte Valérie Borruat. «Une année, j’ai retrouvé 280 portables, soupire Christiane Salgat. Je n’ai pas eu un merci. Je n’ai pas envie de dépenser mon énergie pour ça.»

Une fois, elle s’est fait insulter parce qu’elle ne retrouvait pas des boulettes de cannabis. «C’était l’hystérie au bout du fil!» se souvient-elle. Avant les vacances, ce sont les passeports et les billets de train qui sont égarés, au retour de congés les lunettes de soleil.

Le rebouteux qui m’a formée durant des années était si épuisé qu’il en est mort. Ça m’a interpellée

Ana Steffen, guérisseuse

Les demandes de traitement de verrues, même vieilles, provoquent également des appels inopinés. «Depuis une dizaine d’années, on me prend pour une aspirine», reconnaît Georges Delaloye. «Il y a des gens qui laissent des messages toutes les semaines», regrette Joëlle Membrez. «Ils ont mal au dos, leur fille s’est coupée, leur mari a une entorse. Ça devient une habitude. On est devenus comme leur médecin.»

«Les gens vont mal!»

Mais au-delà de l’impatience des clients, de l’apparition de listes et de nouvelles technologies qui permettent une forme de tourisme des guérisseurs, c’est la difficulté des cas qui frappe la rebouteuse Ana Steffen. «Des cas plus lourds, notamment des cancers», confirme Valérie Borruat. «Les gens vont mal!» résume Claudie-Anne Irondelle. «Ce n’est pas parce qu’il y a plus de listes disponibles que les gens viennent mais parce qu’ils sont de plus en plus nombreux à être à bout émotionnellement.»

Depuis deux ou trois ans, cette médium et guérisseuse voit arriver à son cabinet de plus en plus de visiteurs en larmes. «Ils exercent toutes sortes de professions et tous se plaignent d’une pression croissante. Le mot de psychologue les fait flipper, le médecin leur donne un médicament mais ça ne va pas mieux.»

Une demande d’écoute croissante

Ce qui a changé depuis dix ans, c’est «cette demande croissante d’écoute, estime Claude Lambiel. Les gens veulent pouvoir parler de leurs problèmes sans devoir prendre une pastille.» A tel point que Claudie-Anne Irondelle raconte l’histoire récente d’une mère lui demandant de soigner son fils atteint de troubles psychiatriques. «Je passe plus de temps à recadrer, à remettre les gens dans la réalité, à les envoyer chez des psys, qu’à réellement pratiquer.»

D’où la nécessité de savoir dire non, et de faire attendre. «Je prends mes rendez-vous selon mes capacités. C’est à nous de mettre des limites, témoigne Ana Steffen. Le rebouteux qui m’a formée durant des années était si épuisé qu’il en est mort. Ça m’a interpellée et quand je vois que je prends trop, je réduis. Il m’a fallu des années pour y arriver. Mais il s’agit d’estime de soi, de ne pas seulement vouloir aider pour exister. J’ai plusieurs semaines d’attente et les gens l’acceptent.»

A Claude Lambiel aussi, les anciens ont laissé un message: «Ils m’ont expliqué qu’un jour je prendrais un coup sur la figure, comme eux, qui recevaient tout le temps, à s’en rendre malades.» Ils lui ont transmis «des secrets de vieux druides» pour ne pas craquer. Mais sur ce sujet, l’ancien boucher-charcutier ne souhaite pas s’étendre.


«Nous ne sommes pas des demi-dieux»

Claudie-Anne Irondelle est médium-guérisseuse à Collex-Bossy, dans la campagne genevoise. A 43 ans, elle qui a travaillé dans le secrétariat médical et les assurances essaie de ne pas «laisser [sa] peau» au boulot. Elle reçoit également des soignants. Et, pour elle, tout est question de positionnement.

Le Temps: Trouvez-vous les clients plus impatients qu’avant?

Claudie-Anne Irondelle: Pas spécialement. C’est forcément urgent quand on arrive chez le guérisseur, mais c’est à moi de choisir de ne pas répondre en dehors des heures de bureau. Sauf exception, sauf cas de force majeure.

Qu’est-ce qu’un cas de force majeur pour vous?

C’est vrai que chacun le définit à sa façon… Pour moi, c’est quand il est question de vie ou de mort. C’est quelqu’un qui vient de se brûler. Pas quelqu’un qui souffre d’eczéma depuis trois mois.

Comment faites-vous avec quelqu’un qui souffre d’eczéma depuis trois mois?

J’explique pourquoi il faut attendre quinze jours – quand ils entendent ça, ils pensent qu’ils vont mourir! –, je propose d’intervenir à distance avant le rendez-vous, et je conseille d’aller voir quelqu’un d’autre si la personne ne peut pas patienter. De manière générale, après avoir recadré au téléphone, si c’est de mon ressort, je donne un rendez-vous au moment libre dans mon agenda. Je prends cinq à six rendez-vous par jour, trois fois par semaine, parce que je n’ai pas envie d’y laisser ma peau. Les gens patientent ou non, c’est selon. Ceux qui me connaissent se passent le mot, ils savent que je suis franche, que je vais dire si je peux ou non faire quelque chose. Ils expliquent comment je fonctionne.

Soulager les gens ne vous donne pas de l’énergie?

Nous ne sommes pas des demi-dieux. Nous nous fatiguons de la même façon que les autres. Certes nous avons des dons mais cela implique des responsabilités. Il est d’autant plus important d’être en état, d’ailleurs, pour pouvoir continuer à exercer. J’adore mon métier, je suis heureuse d’y aller mais je le fais dans certaines conditions. Je prends toutes les vacances scolaires avec mes enfants. Avant tout, je suis une personne.

Vous recevez beaucoup de soignants, de masseurs, etc. Pour quelles raisons viennent-ils?

Ils arrivent très fatigués parce qu’ils donnent beaucoup et qu’ils oublient que c’est eux qui font leur agenda. Celles et ceux qui sont à bout n’ont pas posé leurs propres limites. Nous avons tous un libre arbitre. Mais quand ça marche bien, il est difficile de ne pas perdre pied, de ne pas se croire tout-puissant. Voilà pourquoi les gens sont épuisés. La prise de pouvoir des guérisseurs sur les gens, c’est le vrai danger du métier, pas l’épuisement.


Quelle différence entre faiseur de secret, guérisseur, rebouteux?

Faiseur de secret Le «secret» est une courte formule, la plupart du temps à contenu religieux, permettant de guérir ou de soulager des problèmes dont les plus connus sont les brûlures, les hémorragies, les verrues, les entorses, les affections de la peau, etc.

Magnétiseur Personne qui utilise son «magnétisme personnel» pour soigner ou soulager. Il travaille par imposition des mains sur les énergies corporelles et utilise parfois un pendule.

Radiesthésiste Personne qui canalise son magnétisme, son fluide ou l’énergie cosmique à travers un objet, souvent un pendule ou une baguette de sourcier. Il utilise un pendule pour poser un diagnostic, retrouver des objets, détecter des manques, etc.

Rebouteux Personne qui remet «bout à bout» les articulations, les muscles et les tendons. Il intervient en manipulant et en massant le corps.

Publicité
Publicité

La dernière vidéo société

Des gadgets à dormir debout

Masque oculaire digital, applications qui mesurent les cycles de sommeil, lunettes filtrantes: la technologie peut-elle vraiment nous aider à mieux dormir? Notre chroniqueur en doute. Son édito en vidéo

Des gadgets à dormir debout

n/a