Parce que la sexualité fait partie de nos vies mais qu’elle reste pourtant taboue, «Le Temps» inaugure un nouveau rendez-vous: deux fois par mois, la chroniqueuse et journaliste Maïa Mazaurette donne son point de vue sur un sujet d’actualité

Que se passerait-il si votre historique pornographique était rendu public? Pour la plupart d’entre nous, ce scénario tient du cauchemar. Mieux vaut ne rien savoir. Jamais. Surtout pas. Et pourtant, certains secrets individuels transparaissent dans les statistiques collectives. Ainsi le site Pornhub, mastodonte de la pornographie, révèle-t-il régulièrement les préférences nationales. Dont celles de la Suisse.

Alors, qu’est-ce qui fascine et façonne le fantasme «made in Switzerland»? Eh bien, prioritairement, le goût des contenus estampillés locaux. Les termes les plus populaires sont Swiss, Deutsch, German (on trouve aussi française et Schweiz dans le top du classement). Chauvinisme éhonté? Absolument pas. Les préférences des Français se portent sur French, française, maman française. Le mot le plus tapé par les Allemands est German. En fait, sauf parmi les pays déjà surreprésentés dans le X (comme les Etats-Unis), le «consommez local» est une constante.

Cet attrait s’explique, peut-être, par le désir des internautes de comprendre la langue parlée par les performeurs. Mais peut-être aussi par un attachement au réel. Les hardeuses et hardeurs ont des corps tellement spectaculaires, un vocabulaire tellement hyperbolique, des pratiques tellement extravagantes… que paradoxalement, leurs fans pourraient bien manquer d’une certaine proximité.

Oreilles chastes, passez votre chemin

Mais au-delà de ces questions géographiques, la Suisse compte des spécificités pas piquées des hannetons. Oreilles chastes, lecteurs pudiques, passez votre chemin! (Ça y est, vous êtes partis? Bon.) Les Suisses cherchent deux fois plus souvent «pissing» que les autres pays (le pissing désigne des jeux d’urine). On remarque aussi une fascination pour le bondage (les jeux de corde, +86%), le fétichisme (+74%), le fisting (l’insertion de la main entière, +72%) ou encore les orgies (+69%).

Si cette liste vous donne des sueurs froides, pas de panique. Ces fantasmes sont parfaitement consensuels et légaux. Ensuite, les recherches pornographiques appartiennent plus à l’imaginaire qu’au répertoire concret (sans parler de ce qu’on regarde justement parce qu’on ressent une pointe de répulsion). Enfin, reconnaissons qu’on trouve rarement des mots romantiques dans les catégories X, quel que soit le pays étudié (pas grand monde ne tape pâquerette, câlin, missionnaire du samedi soir lors de ses navigations érotiques).

Un petit goût de vintage en Thurgovie

Bien sûr, vous pourrez objecter qu’en Suisse, les différences culturelles interdisent toute généralité. Très bien. Précisons donc. A Bâle, on cherche plus de striptease, de pieds et de petits seins qu’ailleurs. A Zurich, on préfère les performeurs et performeuses authentifiés par la plateforme. Les Genevois plébiscitent les protagonistes français, ainsi que les célébrités. Plus surprenant, on notera le goût des Appenzellois pour les cigarettes, la tendresse des Saint-Gallois pour le X vintage, ou l’inclination des Thurgoviens pour les performeuses grosses.

Que ces variables locales ne soient pas applicables aux cas individuels, c’est une certitude. Les moyennes restent des moyennes. Cependant, les tendances lèvent le voile sur des particularismes intéressants. Et sur une appétence bien réelle: en comparaison avec sa population (98e rang mondial), la Suisse consomme beaucoup, beaucoup de porno (31e rang mondial). C’est un jardin secret, d’accord. Mais c’est un graaand jardin.


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