Le gendarme de Nîmes en a encore le souffle coupé: «Evidemment, un campus universitaire avec ses grandes allées, ses escaliers, les grands espaces c'est un terrain idéal pour lui. Il n'a pas eu de mal à semer les policiers, c'est réellement un grand sportif, il court très vite, ils n'ont rien pu faire.» C'est certain: Hicham Bouaouich court très vite, et longtemps s'il le faut.

Les amateurs d'athlétisme ou tout simplement ceux qui ont suivi les Jeux olympiques d'Atlanta en 1996 à la télévision peuvent s'en souvenir. Cette année-là, sur 3000 mètres steeple, Hicham participait à la finale. Il n'a pas remporté de médailles mais il n'a pas fait honte non plus à son drapeau, le marocain. Après, ça s'est gâté. La vedette nationale a déraillé, semble-t-il. Au point d'avoir dû fuir son pays, d'être venu se réfugier en France. Et d'y être actuellement un des individus les plus recherchés. Hicham, le champion, est suspecté d'avoir abattu un gendarme le 22 décembre, à Pont-Saint-Esprit, dans le Gard. La dernière fois que les enquêteurs l'ont vu, c'était samedi dernier, à Montpellier. C'est là qu'ils l'ont pris en chasse d'abord en voiture, avec quelque succès. Puis, à pied, avec beaucoup moins de réussite. C'est là qu'Hicham, sans forcer l'allure et sans difficulté, a réussi à les semer sur le campus universitaire où il avait pénétré.

Le passage d'Hicham de la page sportive à celle des faits divers remonte au vendredi 22 décembre. Il est quatre heures du matin. Une patrouille de gendarmes repère à Pont-Saint-Esprit deux ou trois personnes en train de cambrioler manifestement un cabinet d'assurances. Les hommes chargent des ordinateurs dans le coffre d'un véhicule. Les gendarmes s'approchent pour les interpeller. Ils s'enfuient. Le caporal Laurent Soler, 35 ans, se lance à leur poursuite. Un de ses collègues le retrouvera peu après, non loin de là, mort. Fauché par une balle de fusil de chasse tirée dans la tête, à bout portant.

L'affaire suscite immédiatement une intense émotion, d'autant plus qu'elle survient quelques jours après la mort d'un policier tué lui aussi au cours d'une interpellation, dans le Var. Immédiatement, les responsables de la gendarmerie du Gard constituent une cellule d'enquête de 30 hommes tandis que 200 militaires se tiennent prêts à intervenir pour aller cueillir les meurtriers présumés dès qu'ils auront été identifiés. Le mercredi 27, deux jeunes gens sont arrêtés à Pont-Saint-Esprit. Ils ont 20 et 25 ans. «Connus des services», ils s'étaient jusque-là fait remarquer pour de la petite délinquance, sans ressortir du grand banditisme. Ils reconnaissent leur présence sur les lieux du cambriolage et leur fuite, mais chargent un complice pour la mort du caporal Soler: Hicham. Celui-ci justement vient d'échapper au coup de filet des gendarmes. Il était jusqu'alors inconnu de la police. Seuls les services sportifs des journaux connaissaient la présence de cet athlète marocain récemment arrivé en France, et qui courait désormais sous le maillot de son club local, à Bagnols-sur-Ceze.

A un journaliste sportif du quotidien local il aurait raconté qu'il avait dû fuir le Maroc, déserter la garde présidentielle pour une sombre histoire de répartition de primes sportives. Entré en France avec un visa de tourisme et le passeport de son frère, il espérait que la révélation de son histoire accélérerait sa demande de statut de réfugié et sa naturalisation. On sait aussi qu'il s'est marié récemment et qu'il n'avait jamais jusqu'alors fait parler de lui en France autrement que pour ses exploits sportifs.

Vendredi dernier, suite à un appel téléphonique, il est repéré à Montpellier. C'est là qu'il est retrouvé le lendemain par des policiers qu'il réussit à semer. Les gendarmes de Nîmes qui veulent à tout prix le retrouver savent très bien qu'ils auront du mal à le rattraper en lui courant après. Alors ils attendent, persuadés que désormais, coupé de ses bases et sachant toutes ses planques possibles surveillées, sans possibilité de retour au Maroc où il serait attendu par la police, le champion déchu ne manquera pas tôt ou tard de faire une faute. Il a commencé: dans la voiture qu'il a abandonnée il a oublié sa parka, son bonnet et tous ses papiers. Mais les gendarmes se méfient: l'arme qui a tué le caporal Soler n'a pas encore été retrouvée. Le coureur fuyard pourrait donc aussi être armé.