Hier matin, le président du directoire du groupe Swissair, Philippe Bruggisser, s'est déplacé en personne à l'aéroport de Genève. But officiel: faire le point après six mois d'enquête sur l'accident du SR111. But avéré: démontrer que la compagnie aérienne est sensible aux arguments des proches des 229 victimes du vol SR111, en particulier la partie francophone.

Samedi dernier à Genève, une centaine de personnes – qui représentaient 40 familles de Suisse et de France – ont vivement contesté l'attitude de Swissair depuis une demi-année. La compagnie entendait verser des indemnités par famille et non par victime. En d'autres termes, deux jumeaux décédés dans la catastrophe ne comptaient pour la compagnie que pour un passager, ce qui aurait entraîné le versement d'une seule indemnité. Deuxième point litigieux: contre argent, Swissair exigeait la signature d'une convention; celle-ci stipulait que la responsabilité juridique de la compagnie ne saurait dépendre que des tribunaux civils genevois. Les familles et leurs avocats ont souligné que la convention était un piège qui les aurait empêchés, a posteriori, de s'adresser aux tribunaux américains, plus généreux en matière de dommages et intérêts que leurs équivalents suisses. Et les avocats de pointer l'attitude paradoxale de la compagnie, qui au civil s'en remet au for juridique genevois, mais au pénal conteste le droit d'instruire les plaintes dans le même lieu (voir LT du 24 février).

Action, réaction. Lundi matin, Philippe Bruggisser s'est voulu conciliant. «Nous avons décidé d'être moins bureaucratiques» a-t-il précisé. Le président du directoire a relevé qu'il avait pris «personnellement» une série de mesures, souvent contre l'avis de ses juristes et assureurs. Ainsi, Swissair s'engage à verser 195 000 francs pour chacune des 229 victimes, indépendamment du résultat de l'enquête en cours. Jusqu'ici, le traitement était différencié. Le droit américain reconnaît la souffrance de la victime, alors que le droit suisse considère plutôt la souffrance de ses proches. Cette disparité juridique a pour conséquence que, d'un côté de l'Atlantique, on juge que les dédommagements doivent être versés par victime alors que, de l'autre côté, on stipule que ces mêmes dédommagements doivent être payés par famille. Swissair s'aligne donc sur la position américaine, à l'évidence plus favorable à l'entourage des personnes décédées.

Quid du for juridique genevois stipulé dans la convention? Selon Philippe Bruggisser, le point sera reconsidéré. De plus, les 195 000 francs ne risquent-ils pas d'être déboursés pour solde de tout compte? Pas du tout, selon le patron de la compagnie, «l'argent sera versé sans imputation sur le règlement final». En clair, la somme sera considérée comme un acompte sur les dommages et intérêts qui seront payés à l'issue des procédures judiciaires engagées dans plusieurs pays.

Swissair est à ce jour l'objet de dix-sept plaintes. Vingt sont dirigées contre Boeing-Mc Donnell Douglas, sept contre SR Technics, une contre le département fret de la compagnie suisse. Le montant total des dommages et intérêts s'élève pour l'heure à 5 milliards de dollars. Et à 4,5 milliards de dollars pour les dommages et intérêts «punitifs», encore une spécificité de l'appareil légal aux Etats-Unis. «Devant de telles demandes, nous sommes l'une des compagnies les mieux assurées au monde» a toutefois noté Philippe Bruggisser, précisant que Swissair fait partie d'un pool de compagnies aériennes qui, elles-mêmes, disposent d'un ensemble de couvertures juridiques.

Autre concession accordée aux proches des victimes: la réouverture dans quelques jours à Genève d'une cellule Swissair pour les familles francophones, lesquelles se plaignent aujourd'hui de devoir s'adresser à Zurich pour obtenir nouvelles, renseignements ou aides. Deux personnes seront affectées à cette cellule. Plus généralement, l'équipe de soutien s'engage à faciliter les démarches administratives (restitutions d'effets personnels, certificats de décès) et à faciliter l'obtention de visas pour se rendre au Canada. Enfin, Swissair fournira quatre billets d'avion par victime pour que leurs proches puissent assister à une cérémonie commémorative qui aura lieu à Halifax en fin d'année. A Genève, Swissair offrira un concert aux familles le 2 septembre prochain.

L'étalage de bonne volonté laisse de marbre les avocats genevois des familles: «Ces mesures ne nous épatent pas, lance Christian Lüscher, l'un d'entre eux. Elles sont simplement conformes aux droits en vigueur et à la psychologie la plus élémentaire. Swissair a jusqu'ici adopté la politique de la petite semaine, supprimant en octobre une cellule de contact francophone, puis la rouvrant cinq mois plus tard. Quant à la décision de reconsidérer la clause qui spécifie le for juridique pour les dédommagements, on attend une mesure concrète. Rien n'est encore fait.» Tout de même, en comparaison avec la politique de TWA après le crash du vol 800 en 1996 et d'autres cas similaires, Swissair ne fait-elle pas beaucoup d'efforts pour les proches des victimes? «Je ne crois pas que les compagnies en question aient commis autant de faux pas après un crash que Swissair» réplique Christian Lüscher.

Le point sur l'enquête menée depuis six mois par le Bureau canadien de la sécurité des transports? Rien. Philippe Bruggisser a relevé qu'«aucun fait nouveau ne permettait d'expliquer l'accident» et que le rapport intermédiaire des enquêteurs ne devrait pas être terminé avant le deuxième semestre de 2000.