Il pleut ce vendredi. L’automne s’est confortablement installé à Lausanne. Au dernier étage d’un immeuble de l’avenue Floréal, Sylvie est au téléphone quand nous arrivons, l’air débordé. Sa tenue est décontractée. Ses pommettes hautes et rebondies laissent échapper un sourire lumineux. Son énergie est solaire. «Il y a encore un tas de choses à régler avant l’ouverture de samedi», s’excuse-t-elle.

Le 10 octobre prochain, la Vaudoise inaugurera avec son associée Carine un salon de coiffure à Genève. Le deuxième destiné aux cheveux bouclés, afros, crépus. «Tribus Urbaines est un projet identitaire, une démarche politique, nous crions au monde que nous existons», appuie Sylvie.

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Si Tribus Urbaines s’impose aujourd’hui à elle comme une évidence, le projet agglomère les différentes phases de vie de cette touche-à-tout. Car Sylvie force le respect dû à celles qui multiplient les cordes à leur arc. Chaque jeudi depuis le mois d’août, sur La Télé Vaud-Fribourg, elle coanime aux côtés de Nasrat Latif l’émission Entrepreneurs. Engagement militant et associatif, membre active du PS lausannois, cette passionnée semble en quête de perpétuelles aventures.

Accéder aux privilèges

Née à Kinshasa, Sylvie ne conserve que très peu de souvenirs de son arrivée à Lausanne. «Je me souviens seulement que ma langue maternelle était le lingala.» Son père, réfugié politique, devient chauffeur de taxi, sa mère enchaîne les ménages. Dans son cocon familial modeste, l’éducation est primordiale. «Mon père avait étudié les sciences politiques et croyait beaucoup en l’école comme ascenseur social», raconte l’entrepreneuse.

La petite fille évolue alors dans un univers suisse majoritairement blanc. «C’était le modèle valorisant et valorisé à mes yeux par rapport à ma famille où financièrement, c’était compliqué. Mon environnement ne ressemblait pas au modèle de la famille traditionnelle», poursuit-elle. «Tous les privilèges que je n’avais pas chez moi, je les ai associés à un autre type familial et culturel.» A tel point qu’elle finira par aspirer à cet idéal bourgeois. «C’est devenu mon objectif, c’est probablement pour cela que j’ai un peu renié mes origines.»

Au fil des années, la jeune Sylvie se réconcilie avec son identité afro, lors de ses études en  sciences politiques d’abord. «A cette période, j’étais très portée sur le continent africain. Des étudiants me questionnaient sur mes origines. Ma culture africaine était valorisée.» Avec des camarades, elle fonde l’ADEA, Association des étudiants africains. Et grâce à un échange, passe une année en Afrique du Sud, au Cap. «Ce fut une expérience magnifique, j’y ai rencontré deux de mes meilleurs amis, Carl et Henri, deux Ivoiriens. Le panafricanisme a pris tout son sens pour moi.»

De retour en Suisse, elle décroche un stage à l’ONG Terre des hommes mais déchante rapidement. «C’était de nouveau l’Occident qui venait dire comment doit se dérouler le développement en essayant tant bien que mal de faire participer les populations locales, mais sans pratiquer l’empowerment

Ebel et Bulgari

Jeune diplômée, Sylvie ressent un besoin de renouveau. Son intérêt pour la mode, les cosmétiques, l’univers des médias l’amène dans les services marketing de Tamedia pour un stage, puis chez Ebel et Bulgari. «C’est là que j’ai compris que mon point fort, c’était mon charisme et ma personnalité. Ça a été une sacrée école. La rigueur et la précision du travail, les PowerPoint soignés à la virgule près: j’ai appris le souci du détail.»

Son premier enfant arrive, et Sylvie quitte l’entreprise, son rythme de travail soutenu et son nouveau rôle de mère devenant difficilement conciliables. S’ensuit une longue période de remise en question. «Je me suis mise à dépérir dans ce modèle de vie auquel j’aspirais. Retrouver un emploi est devenu un défi, surtout avec mon deuxième enfant. J’étais débordée par la maternité et je me suis rendu compte que j’étais bien plus stimulée par ma vie sociale.»

Le job sharing la sauvera. De 2012 à 2014, elle partage le poste de porte-parole de l’Etablissement vaudois d’accueil des migrants (EVAM), où elle rencontre Carine, avec qui elle imagine les futurs contours de Tribus Urbaines. «J’ai pu retrouver confiance en moi en me reconnectant avec ce qui me plaisait.»

Mais le mariage de Sylvie bat de l’aile. En quête d’indépendance financière, elle devient communicante au sein de CFF Infrastructure puis responsable du département. Sa situation professionnelle semble au beau fixe, mais Tribus Urbaines occupe toujours ses pensées. Elle divorce, quitte les CFF et se consacre enfin entièrement au projet de sa vie.

Multiplier les récits

Le premier salon ouvre début 2017 à Lausanne. «A l’époque de l’EVAM, Carine et moi voulions créer un lieu de beauté classe et inclusif pour des femmes qui nous ressemblent», se souvient Sylvie. «Je me suis rendu compte ensuite que c’était un projet identitaire: nous avons créé le salon dans lequel nous aimerions entrer. Nous voulions être visibles, avoir des produits et une expertise qui nous correspondaient.»

Les deux associées sont loin d’avoir choisi le cheveu par hasard. «Pourquoi est-il si compliqué pour une femme aux cheveux crépus, frisés ou bouclés d’assumer ses cheveux? Parce que le récit dominant nous a longtemps renvoyé un imaginaire de cheveu lisse, clair et idéal», martèle Sylvie.

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«Ma coupe de cheveux est un positionnement politique. Conserver une chevelure naturelle est une libération. J’aimerais que les jeunes femmes qui me ressemblent comprennent qu’il n’y a pas qu’un seul récit. Il existe un modèle dominant qui te fait croire que le tien n’a pas de valeur alors qu’il est simplement différent.»

D’ici deux ans, Sylvie et Carine espèrent ouvrir un salon à Bienne, un autre à Fribourg.


Profil

6 janvier 1979 Naissance à Kinshasa.

2001-2002 Voyage en Afrique du Sud.

2009-2011 Naissance de ses enfants.

Janvier 2017 Ouverture du salon Tribus Urbaines à Lausanne.

Octobre 2020 Ouverture du deuxième salon à Genève.