Atterrir à Tempelhof, c'était se poser sur une île. Une île de verdure rassurante au milieu de la mer grise des immeubles. Une grande prairie vide. C'est à peine si l'on remarquait quelques rares véhicules de service s'affairant autour des peu redoutables machines à hélices. Si Tempelhof est une île, c'est d'abord une île de la mémoire: le pont aérien de 1948-1949, bien sûr, les «Rosinenbomber», ces vieux DC3 Dakota et DC4 Skymaster qui sauvèrent Berlin de la famine, Romy Schneider ou Marlene Dietrich accueillies par la meute des photographes, et cette aérogare des années 1930, monumentale, dans laquelle se disputent l'arrogance du IIIe Reich et la modernité du béton et de l'Art déco.

Tempelhof perd ses ailes mais voudrait encore voler. Un tribunal administratif berlinois vient de lui accorder un dernier sursis, vendredi, en annulant la décision des autorités berlinoises d'éteindre les derniers feux le 31 octobre. Une survie artificielle, en réalité, pour permettre le cours normal d'autres procédures judiciaires en cours.

Déjà les dernières compagnies régionales se voient offrir des conditions très favorables à l'aéroport de Tegel, au nord-ouest, pour quitter les lieux au plus vite. Tempelhof s'endort. Le nombre de mouvements et de passagers est en chute libre depuis 1994, lorsque Lufthansa a choisi de rejoindre Tegel. De 790 000 voyageurs en 2000, Tempelhof a chuté à moins de 500 000 l'an dernier. Une centaine de mouvements par jour, à peine. Des vols d'affaires et quelques liaisons internes. L'aéroport perd de l'argent. Encore 15 millions d'euros l'an dernier, et une ardoise de 139 millions d'euros depuis dix ans. Dès lors, le Sénat de Berlin a décidé d'arrêter les frais.

Seuls se battent encore contre cette décision une poignée de nostalgiques de l'aviation et du vieux Berlin, des grands patrons et représentants de la Chambre d'industrie, qui trouvent la situation de l'aéroport très pratique, à trois kilomètres du nouveau centre d'affaires de la Potsdamer Platz ou de la grande avenue Unter den Linden, et des compagnies à bas prix, comme Germania ou Windrose Air. Tous veulent encore croire à la possibilité de maintenir Tempelhof moyennant une gestion serrée et le retour de quelques compagnies.

Berlin et le Land du Brandebourg ont d'autres ambitions: transformer d'ici à 2010 l'ancien aéroport de la RDA et des «frères soviétiques», Schönefeld, en un grand hub international. Mais Schönefeld, où se pose déjà EasyJet, est à une demi-heure de train de Berlin, le Brandebourg n'a pas d'argent et le hub de Francfort n'est pas prêt à faire de la place à ce nouveau concurrent.

En attendant, Berlinois et touristes visitent Tempelhof comme d'autres monuments historiques. A vrai dire non, pas comme n'importe quel monument. Le régime nazi voulait l'imposer comme signe de sa domination sur l'Europe, mais les Berlinois l'ont érigé dans leur cœur comme le symbole de la liberté et du refus de leur isolement.

«Grandiose, écrasant et éternel», voilà comment Hitler imaginait le lieu d'envol du «nouveau Reich pour les mille ans à venir» dans la capitale que lui projetait Albert Speer. L'architecte Ernst Sagebiel n'avait pas donné dans la mesquinerie. Sur les 282 hectares de l'ancienne place d'armes, il avait lancé, entre 1939 et 1941, deux pistes de 2 kilomètres et élevé un terminal dont la façade extérieure, en demi-cercle, atteint 1230 m. Avec 285 000 m2 de plancher, sept halles pour les avions, etc. A chaque fois, traverser le grand hall des départs, désormais à moitié vide de ses boutiques, procure un sentiment de solitude et d'écrasement, entre les gigantesques piliers qui rythment l'espace.

Pendant l'occupation de l'Allemagne, Tempelhof fut occupé par les troupes américaines qui le partagèrent avec l'aviation civile jusqu'à l'ouverture de Tegel, en 1974. A la chute du Mur, l'armée américaine laissa la place aux court et moyen-courriers civils.

Ce qui provoque encore aujourd'hui l'émotion des vieux Berlinois, réveille leurs souvenirs d'écoliers et suscite la curiosité des plus jeunes qui se ruent sur le Musée historique du Kurfürstendamm, c'est l'incroyable «pont aérien».

Lorsque, en 1948, l'Union soviétique voulut imposer à Berlin sa propre réforme monétaire, Américains, Anglais et Français décidèrent d'en faire de même dans leurs zones d'occupation. Les Soviétiques en profitèrent pour provoquer les Alliés dans un impitoyable bras de fer et déclencher la première grande et dangereuse crise de l'après-guerre en coupant Berlin du monde. Pour briser le blocus, les puissances occidentales mirent en place un pont aérien incessant. Pendant 462 jours, 300 avions de transport acheminèrent, en plus de 275 000 vols, quelque 500 000 tonnes de vivre, un million de tonnes de charbon, et même une centrale électrique en pièces détachées. A Tempelhof, un avion se posait ou décollait toutes les 90 secondes.

Berlin n'est plus une île aujourd'hui. Le monde entier s'y donne un rendez-vous permanent avec la culture. Toutes les compagnies à bas coût s'y disputent une clientèle avide de soleil et de voyages. Tempelhof n'a plus de mission, c'est un luxe ruineux. Qu'en faire? Un musée aérien, un parc d'attractions et de loisirs, des logements et des espaces verts? Tout y est possible et envisagé. Mais, une fois encore, le gigantisme de Tempelhof impressionne aussi les investisseurs.