Ouf! Alors que le salon European Sandwich Show vient de fermer ses portes à Paris, on apprend que la consommation de baguette-jambon-beurre, le casse-croûte traditionnel des comptoirs de brasseries, est repartie à la hausse. Encore faut-il aller l'acheter à pied, de préférence à marche rapide, comme le recommande une campagne lancée par le Ministère de la santé. Jean-François Mattei, le ministre qui veut diminuer le déficit de l'assurance maladie en rendant les Français raisonnables explique: «Une activité physique est indispensable.» Mais pas suffisante. Il est préférable d'accompagner la baguette-jambon-beurre avec de l'eau ou un jus de fruits. Les sodas font grossir. Et l'alcool doit être consommé avec modération surtout dans le cas où, n'étant pas venu à marche rapide, on repart aussitôt en voiture. Un contrôle d'alcoolémie est vite arrivé.

L'effet santé-sécurité routière, appelé par les professionnels du vin «effet Mattei-Sarkozy», du nom des deux ministres chargés de ces dossiers, est-il en train de mettre en péril quelques-uns des symboles du savoir-vivre à la française? Les viticulteurs sont inquiets. Ils viennent de publier des pages de publicité dans les journaux avec ce cri d'alarme: «L'interdit est-il le seul avenir du vin en France?» La consommation de vin est passée de

126 litres par an et par personne dans les années 60 à 73 litres en 1990 et 56 en l'an 2000. Les exportations ont augmenté de 1,7% en 2003, grâce au Champagne qui a progressé de 6,4%. Sans lui, elles ont baissé de 0,2%. Et elles ont dans l'ensemble baissé en volume de 2,4%.

Le vin français ne règne plus comme autrefois sur la consommation mondiale. Les grands crus et le Champagne – qui bénéficie d'une image incassable – s'exportent bien. En revanche, le reste de la production est plombé par le maquis des dénominations et par certains produits qui souffrent de la comparaison avec les vins qualifiés ici d'exotiques. Comme c'est souvent le cas en France, et en attendant de réformer de vieilles pratiques, on se tourne vers le gouvernement.

Les viticulteurs accusent la loi Evin (qui proscrit la publicité pour tous les alcools) mais aussi la répression de la conduite en état d'ébriété. A cause d'elle, la consommation dans les cafés et les restaurants aurait baissé de 15 à 20% en 2002 et la baisse continue. A la veille des élections régionales, ils font pression pour que le gouvernement revienne sur la loi Evin. Le premier ministre, qui les a rencontrés mercredi, déclare: «Nous ne sommes pas favorables à la prohibition, prévention et modération peuvent se concilier.» Le ministre de l'Agriculture refuse de «diaboliser un produit qui fait partie de notre patrimoine». Et Alain Juppé, maire de Bordeaux, député de la Gironde, et président du parti majoritaire, se prépare à déposer un projet de loi pour soustraire le vin aux interdits de la loi Evin. Sauvé, ou presque. L'Assemblée nationale vient d'adopter un texte qui instaure une formation obligatoire pour tous les exploitants de débits de boissons sur «la protection des mineurs et la répression de l'ivresse publique».

Le vin n'est pas le seul symbole gastronomique français en péril. Passe encore que l'administration des Etats-Unis interrompe les importations de foie gras et de charcuteries pour des raisons sanitaires et par rétorsion contre des mesures similaires prises par les autorités européennes. Le marché américain représente 1% de la production nationale. Mais voilà le symbole des symboles malmené. Le guide rouge Michelin est contesté. Comme à chaque parution. Cette fois, un ancien inspecteur publie un livre qui jette le trouble sur sa rigueur et ses méthodes. Mauvaise nouvelle pour les trois-étoiles, au moment où leur chiffre d'affaires diminue en raison du recul du tourisme venu du Japon et des Etats-Unis.

Le salon de l'agriculture s'est ouvert ce matin à Paris avec la visite rituelle du président de la République. «Le métier d'agriculteur a-t-il encore de l'avenir?» demande le journal La France agricole à Jacques Chirac. Ce dernier répond «oui»: «C'est un métier d'avenir pour une raison simple: on aura toujours besoin de manger et il faudra toujours produire. […] Dans quel métier acquiert-on autant d'autonomie et de responsabilités, dans une vie proche de la nature et avec un objectif aussi noble que celui de nourrir les hommes?» Les nourrir comment? Selon un sondage commandé par le magazine 60 millions de consommateurs et par les Chambres d'agriculture, 65% des personnes interrogées considèrent que la première mission de l'agriculture est de nourrir la population, 23% de conserver et défendre le patrimoine culturel et gastronomique. Et 27% jugent que la première qualité des aliments est la sécurité sanitaire, 23% le goût. La France de la santé et de la sécurité est en hausse, mais la France symbolique est sur la mauvaise pente.