«N ous devrons faire attention à ne pas nous couvrir de ridicule, car des emblèmes ressemblant à ceux qui seront interdits pourraient être créés et renouvelés tous les six mois. Et j'imagine que des jeunes de 16 à 25 ans pourraient trouver du plaisir à agir de la sorte.» Ainsi parlait, le 7 mars dernier, Christoph Blocher, chef du Département de justice et police: qui aurait soupçonné chez ce grand bourru une si fine intuition en matière de mode?

Le Conseil national a tranché: bientôt, un article du Code pénal punira en Suisse «l'utilisation en public de symboles qui font l'apologie de mouvements extrémistes appelant à la violence et à la discrimination raciale». Les punks auraient adoré, eux qui trouvaient «du plaisir» à arborer les plus diaboliques des symboles pour proclamer le non-sens de tout symbole. Ainsi, Sid Vicious promenait son t-shirt à svastika dans le Marais parisien, Brian Jones se rendait en soirée en uniforme SS, et David Bowie remerciait d'un salut hitlérien les fans venus l'accueillir à son retour de voyage.

Vingt ans plus tard, la mode penche résolument du côté des symboles communistes. «Extrémistes»? Ça se discute, et la discussion s'annonce tortueuse. Elle a fait capoter, à l'échelle européenne, le projet d'une loi semblable au futur article suisse. La Hongrie, où la faucille et le marteau sont prohibés depuis les années 90, ne comprenait pas pourquoi la «haine sociale» engendrée par la lutte des classes devait être blanchie.

Des faucilles et des marteaux, on en trouve à la pelle à la très londonienne boutique Maniak (Lausanne, Genève, Zurich). Il y a aussi la star du moment, le Che, qui «marche mieux que jamais», selon la patronne Babette Morand: en t-shirt, en badge, faisant jupe commune avec Elvis. Le t-shirt Mao fait fort aussi, ainsi que les objets griffés CCCP et A comme anarchie. Très top, le symbole anarchiste, particulièrement en porte-clés. Des fillettes bien mises viennent l'acheter sous l'œil bienveillant de leurs mamans.

Car il y a du nouveau dans cette histoire de sigles (plus ou moins) lourds portés (plus ou moins) à la légère: ce ne sont plus seulement des enfants qui les arborent pour faire grimper leurs parents aux murs. Ce sont les parents qui en habillent leurs enfants, souvent sans leur demander leur avis. La casquette Castro s'annonce comme le must du streetwear printanier pour les tout-petits. Et la barboteuse «Che» fait fureur au pays de Kennedy.

Les amateurs de symboles plus «hard» peuvent, en Suisse aussi, explorer l'univers sulfureux de la Stasi: ils se procurent en ligne, auprès de Klang & Kleid (www.klangundkleid.ch), le t-shirt «Ministerium für Staatssicherheit» en souvenir de la police politique d'Allemagne de l'Est. Le look Stasi est très tendance dans les bars branchés de Berlin. Ainsi que les pulls et accessoires à l'effigie de la Fraction Armée Rouge (RAF), le groupe terroriste tueur de ministres. «Ça fait hurler, mais ça se fait, raconte un Berlinois d'adoption. La croix gammée, en revanche, est taboue en Allemagne.»

Pas à Londres, où le prince Harry, récemment, se déguisait en imitateur tardif de Sid Vicious. Serait-il arrêté, tout comme les néo-adeptes pour rire de la RAF, dans la Suisse du nouveau Code pénal? Peut-être pas, tout de même: le récent débat au parlement l'a montré, juristes et députés se rendent bien compte que dans cette affaire, le signe compte moins que l'esprit dans lequel il est porté. Et qu'il faut éviter de se retrouver à traquer des galopins hilares dans des soirées de potaches. Ainsi, la loi devra préciser que le port d'un symbole extrémiste doit avoir pour objectif l'appel à la violence. Elle devra, en somme, prendre en compte le deuxième degré. Autant le dire: ce sera un texte révolutionnaire.