Psychologie

Le syndrome de Calimero, la plainte universelle

Ils sont usants et déprimants. Mais les geignards remplissent aussi une fonction. Inconsciemment, leurs lamentations soulagent les battants

On l’a tous dans l’œil. Calimero, petit poussin noir qui porte sa coquille d’œuf sur la tête et son baluchon rouge sur l’épaule comme une croix. «C’est vraiment trop injuste!», sa réplique fétiche, en a touché ou irrité plus d’un. Tellement, qu’aujourd’hui la créature abandonnée par sa maman à cause de la couleur goudron de ses plumes a donné son nom à un syndrome. Le syndrome de Calimero désigne les éternels plaintifs qui passent leurs journées à voir tout en noir. On les redoute, on les fuit. Mais on a peut-être tort. Dans un essai étonnant, Saverio Tomasella explique que leurs plaintes, rarement infondées, peuvent faire écho à une plainte universelle.

Psychanalyste à Nice, Saverio Tomasella surprend. En entamant Le Syndrome de Calimero, on imagine que cet ouvrage va identifier les causes des insatisfactions pour mieux les combattre. C’est en partie le cas. Il y a bien, à la fin du livre, des lignes consacrées à une forme de guérison. Mais l’essentiel de la somme explique en quoi la plainte est déjà une action, ce qu’elle raconte des bougons et aussi, comment elle relaie notre insatiable besoin de consolation.

La plainte vient du mot frapper

Plainte. Le mot vient du verbe latin plangere, qui veut dire frapper. C’est donc tout sauf un terme passif. Bien sûr, il s’agit aussi de se frapper la poitrine pour montrer sa douleur, mais la traduction physique prouve que se plaindre remplit une fonction. Dans de nombreuses cultures, les pleureuses accompagnent encore le deuil collectif. A travers ce rite, la plainte crève un abcès, permet la cicatrisation.

De plus, observe le spécialiste, dans la littérature, la plainte a été plébiscitée jusqu’à la fin des Romantiques, voire jusqu’au début du XXe siècle. On pense bien sûr à Jean-Jacques Rousseau et ses contrariétés recensées jusqu’à la nausée. Mais aussi à Marcel Proust, dont la sensibilité au détail fâcheux et la propension à s’apitoyer constituent une grande partie de sa matière littéraire. Dans cette idée, «la plainte quitte le registre des doléances ordinaires pour une réflexion plus solennelle, touchant à des questions en lien avec la destinée, que les Anciens appelaient le fatum», détaille le spécialiste.

Pourquoi la plainte n’est-elle plus trendy aujourd’hui? «Ce durcissement est peut-être lié à la Première Guerre mondiale, répond l’auteur. Aux idéaux faussement virils des «hommes-machines» du taylorisme, aux différents fascismes et nombreuses dictatures ou simplement à la déshumanisation du travail et des liens sociaux provoquée par la mondialisation des marchés.» En d’autres termes, les Calimero pleurent les larmes du monde contemporain qui a perdu le sens de l’humain.

Mini-contrariétés, gros soupirs

Oui, mais bon, pensez-vous. Il s’agit là de nobles douleurs. Les Calimero de votre entourage geignent à propos du courrier livré trop tard, du voisin qui met sa musique trop fort, des voitures qui n’avancent pas assez vite, du collègue qui téléphone pour tout le bureau, du plat qui est trop salé ou trop chaud, etc. Leur irritation plafonne à très basse altitude. C’est vrai, reconnaît Saverio Tomasella, mais, peu importe. C’est l’action de la lamentation qui fait office de soupape pour l’humanité blessée et non l’objet invoqué.

Surtout, sur un plan clinique, poursuit le psychologue, ce vaste lamentando s’origine dans une injustice réelle ou un sentiment d’injustice vécus par le sujet, des blessures d’ego qui ont ravagé sa confiance. Elles sont souvent refoulées et doivent être débusquées pour être pansées. La parole peut libérer. Mais aussi l’expression artistique, les voyages ou des projets personnels, expose le médecin, évoquant à titre d’exemples des patients qu’il a soulagés.

Masha, Ulysse et l’injustice

Masha, par exemple, était l’aînée d’une famille de trois enfants. Sa petite sœur, la benjamine, était chouchoutée par tous et son frère était le préféré de la mère en raison d’une malformation à la naissance. «Un jour, raconte Masha, mon frère et ma sœur ont voulu un chien en assurant qu’ils s’en occuperaient. J’ai dit non, car je savais que ce ne serait pas le cas. Quand le chiot est arrivé, alors que j’avais beaucoup plus de travail scolaire à faire, mes parents m’ont imposé cette corvée tandis que les petits faisaient la grasse matinée.» Ici, observe le psychologue, l’injustice est d’autant plus forte que la jeune fille avait exprimé son désaccord. Le cas n’est pas si grave, et pourtant Masha a conservé un profond sentiment d’injustice.

Pour Ulysse, la facture est plus lourde. Ce patient a grandi dans une cité où il a vu de nombreuses bagarres très violentes au couteau et côtoyé un voisin alcoolique qui terrorisait sa famille lorsqu’il avait bu. Adulte, Ulysse a développé un sentiment d’insécurité et des problèmes de santé qui l’ont rendu maussade. Jamais, avant les consultations, il n’a fait le lien entre sa déprime et son enfance chahutée.

Parfois, le mur est trop épais

Le message est clair: si quelqu’un se et nous pourrit la vie avec des plaintes aussi futiles que perpétuelles, il faut l’envoyer faire la lumière chez un psy. Mais avant, on peut déjà l’écouter, l’aider à relativiser ses déboires et établir une hiérarchie entre ses maux. Chez le Calimero, la confusion et l’émotion prennent souvent le pas sur la raison.

Parfois, le mur construit pour survivre est trop épais. Ou la litanie relève du choix de vie. César avoue: «J’aime aller mal. Je sens une puissante jouissance face à la douleur et à la peur. Je regarde des vidéos d’accidents. Cela renforce ma croyance que la vie est cruelle.» A ce niveau de pessimisme et de nihilisme, Tomasella parle de «fécalisation», ou comment ce patient est rivé à une attitude destructrice et dégradante.

Macron, l’anti-Calimero

Car l’autre risque des Calimero est de se déresponsabiliser et d’attendre le Messie. Soit un sauveur qui les comprendra et réparera l’injure faite au début de leur vie. Dangereux, car, prévient Tomasella, les sauveurs n’existent pas. Ou alors, ils sont une plaie, un poids… Le mieux est d’aller parler de ce qui accable et de se libérer.

Sinon, les censeurs tels que l’écrivain André Gide risquent de rugir: «La préoccupation de soi-même […] marque une absence de charité qui me devient toujours plus dégoûtante. Chacun de ces jeunes littérateurs qui s’écoute souffrir ou d’inquiétude ou d’ennui guérirait instantanément s’il cherchait à guérir ou soulager autour de lui des souffrances autrement plus réelles. Nous, fortunés, n’avons pas droit à la plainte», écrit l’auteur français dans son Journal, en 1928. Lorsque l’on apprend qu’André Gide est un des maîtres à penser d’Emmanuel Macron, on comprend que le nouveau président soit tout sauf un Calimero.


Le Syndrome de Calimero, Saverio Tomasella, Albin Michel, Paris, 2017.

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