Le syndrome touche 35% des mères. Oui, plus d’un tiers des mères occidentales, en couple ou célibataires, souffrent dans leur chair quand leurs enfants adultes quittent le foyer. Elles ont beau savoir que c’est «normal» et qu’elles suscitent même l’envie de certains parents qui rêvent de voir les talons de leurs Tanguy tenaces, ces femmes, souvent en pleine ménopause, facteur aggravant, broient du noir et pleurent leur monde d’avant.

Marie-José Astre-Démoulin a été l’une d’elles. En 2014, cette communicante installée aux environs de Genève a raconté sa dépression dans Le Nid vide. Récit d’un mal de mère. Ces jours, les Editions Favre ressortent pour la troisième fois cette odyssée qui frappe par sa sincérité. Une narratrice, fictive mais très inspirée de la réalité, y relate comment, déjà fragilisée par le départ de ses trois garçons, elle a craqué lorsque l’un d’eux lui a appris qu’il allait se marier et vivre à Bogota. Et comment elle a «tout» tenté pour se relever.

«Je suis une grande blessée»

«Je suis une grande blessée et aucune structure ne sait prendre en charge mes douleurs.» «Ce n’est pas le nid vide qui est une souffrance, c’est la communication vide.» «Mes enfants me manquent jusque dans mes os, qui développent depuis cinq ans une arthrose galopante.» «J’ai élevé seule trois fils. A l’adolescence, des mégots, de l’alcool, des balances de pesée, de l’herbe partout. Face à tous ceux qui, aujourd’hui, veulent réécrire mes possibilités ou me disent que j’ai surinvesti, je m’insurge.» «Je me sens totalement abandonnée. Perdue. Au milieu d’un désert.» «Je rêve d’un être humain qui me demande sur mon portable «t’es où?»

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L’autrice cisèle l’expression de sa détresse et l’affaire est encore plus compliquée avec des fils, dit-elle, «car la société occidentale valide l’éloignement des garçons». «Quand un homme parle de son amour pour sa fille, c’est touchant. Une mère qui se comporterait de la même manière pour son fils, c’est discutable.» La communicante ressent d’autant plus douloureusement cette injustice que sous d’autres cieux elle serait «révérée». «Ma collègue rwandaise m’a dit un jour que dans son pays une mère de garçons est une reine. La bru apprend d’elle, s’installe chez elle, la respecte.»

Alors que là, à Bogota, lors du mariage de son fils qu’elle relate au terme de son récit, Marie-José se sent comme «un vase déjà terni par l’absence de lumière, posé à côté de mon petit blond exilé. Adopté par des inconnus, alors que je n’ai jamais – au grand jamais! – signé de formulaires d’abandon.»

Education trop centrée sur les enfants?

Le départ de ses garçons a coïncidé avec la vente de la maison. Devenue trop chère et trop grande, la bâtisse est remplacée par un petit studio en ville. Double perte, celle d’un espace – une matrice contenant les souvenirs de ses fils formidablement brouillons et bruyants – et celle d’une présence – très occupés, ses fils l’appellent rarement.

A cet égard, l’autrice s’en veut un peu. Elle se demande si l’éducation très centrée sur l’enfant en vogue dès les années 1990 n’a pas fabriqué des petits rois, inconscients des besoins de leurs parents. «Nous leur devions tout. Ils ne nous devaient rien.» «Or, sans «strokes», ces actes de reconnaissance de l’autre ainsi nommés en analyse transactionnelle, on meurt. L’être humain a un besoin fondamental d’être reconnu», expose l’autrice.

«Et qu’on ne m’énerve pas avec toutes ces foutaises qui prétendent que pour trouver la confiance en soi il suffit de s’aimer soi-même! Sans les actes d’amour donnés, reçus, échangés, il n’est pas d’existence, juste la survie.»

Hors de question de se photoshoper

L’ouvrage mord volontiers. «Me suis inscrite dans des clubs de rando, de philo, de photo», liste Marie-José, 55 ans à l’époque. «Me suis faite jolie. Ai suivi des régimes. Ai traîné sur internet, dans des bars, des salons de thé. Mon profil n’est attirant pour personne. Et je ne parle pas seulement de séduction sexuée. Statistiquement, j’ai près de trente années d’espérance de vie devant moi et la vox populi, le monde professionnel, les médias me traitent comme si je n’avais plus rien à apporter.»

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Avec la communicante en quête, on parcourt ensuite le monde merveilleux des sites de rencontre. «En un mois, j’ai reçu quatre visites de mon profil et un message. Un seul. Ego en berne. Mais je ne veux pas me photoshoper pour m’exposer comme un yaourt sur un rayon de supermarché. Je ne peux plus paraître, j’ai besoin d’être.»

Puis, on assiste à une séance, violente, de coaching amoureux. «Tu as renoncé à toute séduction. Pas étonnant que tes enfants te zappent, il en va de leur survie. Sinon, tu les entraînerais dans ta crypte. Pour renouer avec ta féminité, ton seul salut est de faire un stage de sexualité sacrée. Tu as encore une chance de pouvoir t’inscrire pour cet été.»

Grognements sexuels et sacrés

Même si le diagnostic de la formatrice est choquant, on prie secrètement pour que Marie-José se laisse tenter. Un atelier mandala et un cours de dessin plus loin, alléluia: au cœur de l’été, dans «un coin sublime du sud de la France», la quinquagénaire se lance. Au départ, le programme de ce stage de sexualité sacrée se partage entre confidences chuchotées, méditations au soleil et rondes échevelées où la narratrice «saute comme un cabri». Puis arrivent les massages, nus ou habillés. La consigne d’Olive, «gourou, ou plutôt gourette des lieux»: «les femmes se placent en ligne. Les garçons se mettent en face et vont choisir une partenaire. Les femmes, vous serez les masseuses. Vous pourrez utiliser toutes les parties de votre corps pour masser. Soyez créatives, faites plaisir à votre partenaire.»

Marie-José écope de Jens, «un Danois silencieux, réservé et décharné», qui tombe le slip d’entrée. Au bout de quelques minutes, les «couinements, souffles lourds, halètements, grognements et soupirs» émanant du groupe renseignent notre héroïne. «Je pensais travailler sur la sensualité et ce truc a dépassé la limite. Je me sens comme un lapin pris dans les phares d’une voiture qui lui fonce dessus!»

Tourisme thérapeutique

Au retour, la narratrice enchaîne des séances de fasciathérapie, de sophrologie et une soirée biodanza. Puis tente un «stage d’affirmation de soi». Jeu de massacre, là aussi. «Vous ne pouvez pas faire payer à vos enfants le fait que vous n’avez pas pris les bonnes décisions», lui hurle Jethro, le leader. «Je suis crucifiée, humiliée, tondue en place publique», lâche Marie-José.

Ce tourisme thérapeutique est au cœur de la problématique du nid vide, car les mères souffrant du départ de leurs enfants sont invitées à aller «à la rencontre d’elles-mêmes», à «se redécouvrir». «Or, en période de fragilité, vous risquez de vous laisser influencer par des gourous déguisés en experts. Si vous démarrez une activité nouvelle, gardez la tête froide et une saine distance», conseille Marie-José, qui a fini par trouver son graal dans les mots. «Les ateliers d’écriture sont ma soupape, une jubilation intérieure. Des individualités y pétillent, les anecdotes se chargent d’originalité. Des rires fusent, des complicités se nouent.»

La solution par l’écrit

Voilà sans doute pourquoi, parmi les solutions anti-ruminations proposées à la fin de l’ouvrage, l’écrit figure en majesté. «Lorsqu’une pensée négative surgit, inscrivez-la sur un morceau de papier que vous déchirerez ensuite en mille morceaux ou que vous brûlerez au-dessus de l’évier.» «Faites une liste aussi de ce qui était déplaisant avant le départ des enfants. Complétez-la régulièrement et conservez-la précieusement.» «Et encore, établissez des listes sympathiques de choses que vous avez accomplies dans la journée et des instants où vous avez croisé la beauté.» «Enfin, ajoutez une autre liste: celle de vos accomplissements, même anciens, comme des résultats sportifs détonnants, la famille hébergée, les voyages réussis, etc.»

Achetez des chaussettes à fleurs!

Les suggestions de Marie-José ne se limitent pas aux mots. «Achetez des chaussettes à fleurs, évitez les gens pesants ou jugeants, entourez-vous de personnes et d’idées positives, partez à la recherche de personnages aux destins étonnants!» Et surtout, «n’autorisez personne à vous dicter ce que vous devriez ressentir. Vous êtes en deuil.»

Par rapport aux enfants, agents involontaires du tourment, quelle attitude adopter? «Il faut leur parler comme les adultes qu’ils sont et ne pas leur cacher vos émotions.» Leur dire par exemple: «Tu as compris que ce départ brasse pour moi des choses qui sont très profondes et dans lesquelles tu n’as souvent aucun rôle et surtout aucune responsabilité. Je vis un moment essentiel de remise en question personnelle, sociale et familiale. Je ne suis pas toujours en mesure de contrôler mes attitudes, mais j’ai besoin que tu saches que je me réjouis de ton bonheur.»

Aujourd’hui, à 62 ans, Marie-José est sortie du chagrin. L’amour circule dans sa vie ainsi que l’engagement dans l’écologie et l’égalité hommes-femmes. Quant à ses enfants, ils viennent souvent la trouver avec leurs propres enfants dans la nouvelle maison qu’elle a achetée. Son seul regret? Qu’aucun de ses fils ne réside à deux pas de chez elle…