Plus d’une semaine maintenant que le grand synode sur la famille voulu par le pape François a commencé ses travaux. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que l’unanimité n’y règne pas. Pas encore.

Pour ce synode, deuxième mi-temps d’un match commencé l’année dernière aux mêmes périodes, une nouveauté: le synode travaille en groupes dits linguistiques. Les membres des groupes élaborent diverses propositions. Qui, lorsqu’elles ont obtenu la majorité des voix du groupe, sont poussées à une commission spéciale chargée de la rédaction du texte final du synode. Voilà pour la méthode de travail. Elle n’a pas manqué de faire polémique, comme le note le Journal du Dimanche: «Dans les couloirs du Vatican se propageait l’idée qu’il voulait museler les récalcitrants et éviter les débats. François a en effet inauguré de nouvelles règles de fonctionnement pour ce synode, préférant les réunions en petits groupes linguistiques d’une vingtaine de membres aux traditionnelles réunions plénières propices aux confrontations. Le Père Lombardi, porte-parole du Vatican, laissait, par ailleurs, entendre qu’un rapport ne conclurait pas forcément le synode. Encore une entorse aux principes.»

L’Afrique regrette le relativisme des Européens

La semaine dernière, c’est donc la première partie du document de travail distribué à tous les participants que l’on s’est attelé à étudier dans le détail. La Croix, qui a dépêché sur les lieux deux envoyés spéciaux, Anne-Bénédicte Hoffner et Sébastien Maillard, note: «Des évêques africains, présents dans les différents carrefours, regrettent qu’il soit «marqué par une problématique très, voire trop «européenne». Soulignant le «danger de tomber dans une image idéalisée, éloignée et désincarnée de la famille», d’autres – comme le Canadien Paul-André Durocher – rappellent que «les familles dont nous parlons ne nous sont pas étrangères, elles font partie de nos vies». Bref, pointe La Croix, beaucoup de participants se demandent si le synode s’adresse au pape, respectivement aux familles catholiques ou bien, plus largement encore, au monde. Et le journaliste de citer les travaux du seul groupe de langue allemande «qui exprime déjà son souhait d’un texte qui soit «compréhensible non seulement en interne, mais également dans un environnement sécularisé».

La crainte des accommodements pragmatiques

Le grand spécialiste français des affaires religieuses, longtemps journaliste au Monde, migré depuis sur Slate, Henri Tincq, s’interroge: «Libéraux et conservateurs catholiques s’affrontent sur le divorce, le remariage et la tolérance pour les couples homosexuels. Le pape François devra trancher, mais on doute qu’il puisse faire bouger les lignes, car la «famille chrétienne» traditionnelle remonte aux sources les plus lointaines de l’Evangile et de l’Antiquité». en effet, poursuit le fin connaisseur de la chose vaticane: «Personne n’imagine sérieusement que cet homme, si populaire dans le monde pour ses positions jugées libérales, va renoncer à des pans de la doctrine de l’Eglise sur la sexualité, le couple, la famille et la défense de la «vie». Il ne faut s’attendre à aucune révolution. Mais la crainte existe néanmoins, à l’intérieur de ce «synode» du Vatican comme dans certaines communautés catholiques conservatrices, que la «pastorale» propre au pape François, venue de sa proximité avec les pauvres d’Argentine et de sa vocation de jésuite, va l’entraîner à des accommodements avec des principes aussi anciens et sacrés que le rejet de toute forme d’union entre homosexuels ou le refus de distribuer les sacrements aux personnes mariées religieusement mais qui divorcent et se remarient civilement. Refus parce que non seulement ces divorcés violent la règle de l’«indissolubilité» du mariage, mais qu’en se remariant ils rompent avec la discipline selon laquelle le sacrement du mariage (comme tous les sacrements) est donné une fois pour toutes par Dieu et ineffaçable.»

Les divorcés remariés

Les divorcés remariés, c’est l’un des points nodaux des discussions qui se déroulent et se dérouleront encore ces jours à Rome, bien plus que la question homosexuelle, sujet décidément trop abrasif encore pour l’Eglise catholique. Dans cette perspective, le Journal du Dimanche rappelle l’influence très conservatrice de l’Eglise d’Afrique: «La discipline des quelque 54 évêques africains présents au synode, qui se réunissent tous les trois jours pour conserver leur unité, est un cas d’école. Particulièrement attachés à la famille traditionnelle, composée d’un homme et d’une femme unis autour des enfants, ils n’apprécient pas du tout une plus grande ouverture en direction des homosexuels. Or leur chef de file, le cardinal guinéen Sarah, n’est autre que le numéro 4 de la Curie. Son livre, Dieu ou Rien, publié chez Fayard en début d’année, a dépassé en septembre les 25 000 exemplaires vendus. Il a été traduit en dix langues et déjà diffusé dans cinq pays étrangers. Le «bloc géographique» des Africains a pris une telle importance qu’en fin de semaine, les pères synodaux, selon l’expression consacrée, évoquaient la possibilité de donner aux Eglises de chaque continent une certaine autonomie pastorale.»

Si la question homosexuelle ne sera pas au centre des discussions, celle des divorcés-remariés, elle, risque bien de déchirer les esprits. Car elle charrie des problématiques considérables: peut-on jouer sans danger avec, comme le note Henri Tincq, «la règle absolue de l’indissolubilité du mariage? Et veut-on vraiment banaliser un peu plus encore le divorce, au nom d’une ouverture pastorale certes incluante, mais potentiellement explosive sur le long terme?

Est-il besoin de dire que les conservateurs sont ici, vent debout, comme le rappelle le Journal du Dimanche: «Publié le 8 septembre, le motu proprio du pape consacré à l’allégement des conditions d’annulation des mariages a également resserré les rangs de son opposition. Dans cette «lettre», François met fin à la double sentence – du clergé local et du tribunal du siège apostolique romain – pour obtenir la nullité. L’évêque pourra désormais recourir à une commission locale et même décider directement lorsqu’il a lui-même la preuve de cette nullité. José Bergoglio invite à la gratuité de ces procédures, réservées jusqu’ici à des familles aisées. Caroline de Monaco y avait eu recours. Un millier seraient prononcées en France chaque année. Les conservateurs ont immédiatement condamné ce «divorce catholique express», considérant une fois de plus que François passait en force à moins d’un mois du synode. Quant au cardinal Robert Sarah, encore lui, il a remis une briquette en dénonçant l’idéologie relativiste qui contamine à ses yeux le débat: «L’idéologie relativiste est en train de se répandre dans toutes nos sociétés, par l’intermédiaire du pouvoir politique et législatif votant de nouvelles lois qui déconstruisent la famille et le mariage et spéculent sur la vie humaine; par l’intermédiaire du pouvoir financier dont l’attribution des fonds destinés au développement est conditionnée par l’adoption de documents anti-famille et anti-vie; par l’intermédiaire enfin du pouvoir des médias.»

La réalité du monde

Au milieu des affrontements idéologiques, il s’est trouvé un homme, ce week-end, pour rappeler concrètement la souffrance des familles en un point bien particulier du monde: le patriarche des Chaldéens, Raphaël Sako, comme le rappelle fort opportunément La Croix. «Je pense aux 120 000 chrétiens chassés de Mossoul et des villages de la plaine de Ninive, aux deux évêques kidnappés avec des prêtres en Syrie et aux familles assyriennes des villages de Khabour et Hassaké. Ces familles risquent de perdre leur vie à cause de leur foi chrétienne.» Quant au patriarche Sako, «il a fait voter un amendement sur la situation des familles persécutées pour préciser les «quatre défis» auxquels elles font face: «L’instabilité et le manque de perspective d’avenir; la persécution; l’émigration et la déchirure; et enfin la montée de l’islamisme dans la société, y compris dans le domaine moral, qui rend difficile pour un chrétien de rester fidèle à l’enseignement de l’Eglise».

On le voit, même menées à huis clos, les discussions de ce synode sur la famille ne cessent de se faire harponner par l’actualité. Et son cortège de nécessités, parfois bien éloignées des discussions théologiques les plus fines.