Les clubs de lecture sont en pleine éclosion. La nouvelle vie du livre en groupe doit beaucoup aux Anglo-Saxons et aux germanophones. Aux Etats-Unis, c'est l'animatrice de télévision Oprah Winfrey qui a remis au goût du jour la tradition et décapé une couche de désuétude: ses tables rondes, invitant des quidams-lecteurs à s'exprimer librement, ont scotché des millions de téléspectateurs. Le club de lecture, c'est une manière simple de démocratiser la critique.

En Grande-Bretagne et en Amérique du Nord, appartenir à un book club est parfaitement courant. Et ce n'est même pas réservé à des desperates housewives. Alors que la Suisse romande, traditionnellement calquée sur une conception française du livre, entoure la lecture d'une aura opaque. Lire, chez nous, c'est avant tout une activité individuelle. Repliée. «Je crois qu'il y a dans la culture anglo-saxonne une vision collective de l'univers des livres», analyse Rachel, qui rêve de retrouver à Lausanne les bonheurs du bookclub qu'elle a fréquenté à Londres pendant un an. En tant qu'expatriée suisse en Angleterre, cette licenciée ès Lettres a trouvé dans son groupe de lecture une manière d'aborder les mots et les gens avec simplicité: «Jamais auparavant je n'avais mesuré la diversité des interprétations d'un même texte. Autant de lectures que de lecteurs. J'ai apprécié qu'on parle de littérature sans complexes ni prétention. C'était convivial, une source d'enrichissement intellectuel autant que social.»

Un club de lecture est un système à géométrie variable. Il peut s'apparenter à un cours universitaire, à une soirée entre filles rigolardes, voire à un repas gastronomique.

Ainsi à Zurich, Carlo Sauter, ancien professeur de français, anime chaque semaine une soirée de littérature francophone. Il y a douze ans, à ses débuts, son cours servait surtout à enseigner la langue. Et puis le groupe s'est mué en cercle de francophiles avertis, intéressés à des classiques exigeants. Le groupe a ainsi consacré un an entier à la lecture minutieuse de Madame Bovary. En ce moment, c'est Diderot et Le neveu de Rameau qui servent de porte d'entrée, pour sept Alémaniques, vers «l'exotisme de la pensée française», explique Carlo Sauter. «Mais ce qui importe le plus et ce qui fait tenir le groupe, c'est que chacun, à travers le livre lu collectivement, trouve une forme de nourriture spirituelle, une manière de partager ses interrogations personnelles sur le monde actuel.» Les soirées de Carlo Sauter sont payantes. Mais la plupart des cercles de lecteurs, nés spontanément autour d'un noyau de passionnés, ne coûtent que le prix des livres à acquérir. En Suisse alémanique, l'intérêt est manifeste. Sandrine Charlot gère le site internet auxartsetc.ch, un agenda culturel en français pour la région zurichoise. Son site a hébergé des dizaines de petites annonces de francophones exilés à Zurich, cherchant tous à former des collectifs de lecteurs.

La Suisse romande n'est pas en reste. Katharina, 35 ans, s'est installée à Genève après une jeunesse cosmopolite passée notamment à New York. Elle fait partie du «Champagne book club», une équipe d'une douzaine de femmes qui aiment lire - majoritairement en anglais - et se retrouvent tous les deux mois autour d'un délicieux repas chez l'une ou l'autre pour débattre et critiquer: elles arrivent donc toutes au rendez-vous en ayant lu le même livre, roman, autobiographie ou documentaire. La dernière découverte? Mon nom est Rouge, de l'écrivain turc Orhan Pamuk. «Ces réunions sont l'occasion d'aborder une foule de thématiques, et surtout de découvrir des amis sous des facettes particulières, témoigne Katharina. Sans compter que, étant très prise par mon travail, participer à ce groupe m'oblige à fréquenter les librairies, et donc à découvrir les nouveautés.»

Des femmes, des soirées entre filles? Mmmhh... Ne serait-ce là qu'une version branchée de la bonne vieille réunion Tupperware? «Oui, défend Katharina, mais dans un genre plus intello. Pour moi ça évoque les années 1950, l'Amérique du Reader's Digest, une façon cosy de se retrouver entre femmes.» Deux auteurs américaines, adeptes des clubs de lecture, en sont venues à concevoir un livre de recettes - The Book Club Cookbook (le livre de cuisine du club de lecteurs) - inspirées de grands classiques et best-sellers. Avec ou sans livre de cuisine, il s'avère toujours agréable de siffler des cocktails à la menthe pour percer à jour Gatsby le Magnifique ou de réchauffer une blanquette de veau pour accompagner Maigret.

Un club de lecture n'a pas de taille définie, ni de rythme imposé. Alexis et Joseph, amis de longue date, s'accordent, tous les deux mois depuis sept ans, une parenthèse livresque au restaurant. «Le rite consiste à s'offrir mutuellement des livres, avec dédicace. Nous n'avons pas forcément les mêmes goûts. Mais je lis attentivement le livre reçu parce que je fais confiance aux goûts d'Alexis, explique Joseph. Le livre est un prétexte pour se voir, et pour se raconter. Il offre l'occasion, rare, de parler de ce qu'on aime vraiment. C'est un tremplin vers l'intime, vers des thèmes qu'on n'évoquerait pas naturellement.»

Au Salon du livre, le Stand du «Temps» invite les lecteurs, chaque après-midi, à une discussion informelle autour d'un livre (voir p. 38)