Avant de pénétrer dans son appartement, à l’étage d’une tour dans le quartier ultra-dense de Fortress Hill à Hongkong, Judy Lai essuie ses chaussures sur un tapis antiseptique et chausse des pantoufles. Puis, elle se lave soigneusement les mains. Cela fait plusieurs semaines que ses deux fils âgés de 8 et 10 ans n’ont pas quitté la maison et elle ne veut pas risquer de les infecter avec le coronavirus: bienvenue à Hongkong

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«Au début de l’épidémie, je les laissais jouer sur la place de jeu au pied de l’immeuble mais il y a eu un cas de coronavirus soupçonné dans ce complexe d’habitation, alors je ne les laisse plus sortir», glisse-t-elle. Ils évoluent entre leur appartement et celui de leurs cousins, de l’autre côté du palier.

Ici, les écoles ont fermé leurs portes le 3 février, à l’issue du Nouvel An chinois. Les cours devaient reprendre le 20 avril, mais le gouvernement a annoncé mardi que leur suspension serait prolongée, peut-être même jusqu’aux vacances d’été. La plupart des bureaux sont également fermés et leurs employés travaillent depuis la maison.

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Vingt minutes de briefing familial tous les jours

Alors, on apprend les uns des autres. Chez Sabine Behrendt, chaque journée commence avec une séance de planification de 20 minutes. «Je décide avec mon fils de 12 ans quelles leçons il va faire et à quelle heure», détaille cette Allemande installée à Hongkong. Cela dégénère fréquemment en conflit. «Mon fils est très doué pour négocier et il aime procrastiner», soupire-t-elle.

Chaque semaine, son école lui envoie une liste de devoirs à effectuer. «C’est stressant pour moi, car je dois lui organiser sa journée de A à Z et c’est dur pour lui, car il doit faire preuve d’énormément d’autodiscipline», confie-t-elle.

Un emploi du temps clair, partagé avec tous

Pour s’y retrouver, Judy Lai a créé un tableau hebdomadaire sur lequel elle inscrit les tâches scolaires de la semaine, ainsi que les plages consacrées au divertissement ou aux activités physiques. Elle a dû acheter deux ordinateurs portables et des casques, afin que ses fils puissent effectuer leur travail scolaire. Elle les a aussi équipés de lunettes spéciales qui minimisent le rayonnement de l’écran.

Récemment, l’école du fils de Sabine Behrendt a adopté un modèle plus interactif, avec des cours livestreamés. «Les leçons durent de 8h25 à 15h20, c’est presque comme une journée d’école normale», explique-t-elle, soulagée.

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Confier à ses enfants des «projets éducatifs» parallèles

Les deux filles de Gabriella Montandon, une Suissesse qui vit à Hongkong depuis douze ans, suivent des leçons préenregistrées en ligne. L’expérience a permis à ses enfants, âgés de 7 et 9 ans, de gagner en maturité et en autonomie, selon elle.

Mais cela fait aussi peser une lourde charge sur les épaules des parents. «Le week-end dernier, j’ai dû travailler avec mon fils jusqu’à 11 heures du soir samedi, puis dimanche toute la journée pour terminer un module de chinois», soupire Judy Lai, qui gère en parallèle une école de langue anglaise.

Dans certaines familles, cette scolarisation à domicile a fait émerger des modèles d’enseignement alternatifs. Rainbow Cheung en a profité pour confier des «projets éducatifs spéciaux» à ses deux adolescents de 17 et 19 ans. Sa fille a passé une semaine à étudier le marketing en ligne sur YouTube et son fils s’est plongé dans la fabrication de sushis. «Je leur demande de faire de la recherche, d’interviewer des experts et de réaliser un projet concret», explique-t-elle.

Trois générations sous le même toit

Mais le plus dur, reconnaissent ces Hongkongais en quarantaine, c’est de se retrouver les uns sur les autres. Chez Judi Lai, trois générations vivent sous le même toit. Le jour de ma visite, les enfants s’étaient réfugiés sur leur lit superposé pour lire des bandes dessinées, les deux parents travaillaient au salon, la grand-mère s’activait dans la cuisine avec la nounou et le grand-père regardait la télévision.

«Chacun doit trouver le moyen de s’occuper: mon père a regardé les trois saisons de la série The Crown et mes fils font des cours de karaté improvisés dans le salon de leur oncle», détaille Judy Lai. Cet équilibre délicat s’apprête à être de nouveau bouleversé. «Mon neveu vient de rentrer de Grande-Bretagne: il va devoir passer quatorze jours en isolation dans sa chambre à coucher», indique-t-elle.

Sabine Behrendt, dont le mari travaille désormais depuis la maison, a dû suspendre ses activités de monitrice d’équitation à cause du coronavirus. Elle dit parfois errer à travers leur appartement à la recherche d’une pièce qui ne contient pas un autre être humain muni d’un ordinateur portable.

«Réfugiée dans une armoire»

Les tensions s’amoncellent parfois. «Une sorte de compétition informelle pour l’espace s’installe, chacun cherchant à justifier pourquoi sa tâche est plus importante que celle des autres», raconte Gabriella Montandon, qui doit tenir des séances de conseil d’administration depuis son salon.

Pour tenir le coup, ces familles ont dû trouver des mécanismes de survie. «Nous fermons les portes, communiquons au reste de la maisonnée notre emploi du temps et les moments où nous ne voulons pas être dérangés et portons des casques antibruit», détaille-t-elle. Lorsque sa fille cadette a besoin d’un moment de solitude, il lui arrive de se réfugier dans une armoire.

Chez les Behrendt, on s’arrange pour sortir à tour de rôle. «Je fais de longues marches avec le chien, mon mari s’entraîne pour un triathlon et mon fils fait de la varappe, explique la mère de famille. L’objectif est de ne jamais avoir tout le monde en même temps à la maison.»

Recréer un semblant de vie sociale

La Toile permet aussi de s’évader. Une fois les tâches pédagogiques accomplies, «mes filles jouent à des jeux en ligne avec leurs amis, comme Roblox ou Minecraft, ce qui leur permet de se recréer un semblant de vie sociale, note Gabriella Montandon. Elles dansent aussi avec la Xbox et suivent des cours de yoga en ligne.»

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Tous les dimanches, Judy Lai assiste à un sermon livestreamé sur YouTube par son église. Le vendredi soir, elle retrouve quelques membres de sa paroisse pour discuter par l’entremise de l’app de téléconférence Zoom.

Un DJ pour tous et un stroboscope pour chacun

A Hongkong, plusieurs fitness ont commencé à proposer des cours en ligne à leurs membres. Certaines garderies organisent des séances de chansons et de bricolage livestreamées. Et une start-up appelée 4Dage fournit des visites guidées virtuelles de plus de 1000 musées en Chine. Elle a vu le nombre de ses clients passer de quelques milliers à 100 millions depuis le début de l’épidémie.

Les ados se connectent pour leur part à des soirées DJ en ligne. Certains vont jusqu’à équiper leur chambre à coucher de stroboscopes. Un set de cinq heures filmé dans une boîte de nuit vide à Pékin a rapporté 2 millions de yuans (272 700 francs) aux organisateurs sous la forme de «pourboires» dépensés en ligne sur la plateforme Douyin, la version chinoise de Tik Tok.