Il y a d'abord les parents. Felix et Loretta Leu ont fait leurs premiers tatouages sur la route entre Londres et Ibiza dans les années 1970. Felix imaginait sa famille comme une tribu d'artistes, de bohémiens et de tatoueurs. Lui-même formé au Art Institut de San Francisco, il participe à la renaissance du tatouage en mélangeant tous les styles et toutes les influences. Sa virtuosité graphique le rendra célèbre auprès des initiés du monde entier.

A ses côtés, il y a sa femme Loretta, qui réalise les premiers tatouages d'inspiration tribale dès la fin des années 1970. A l'époque, Felix et Loretta mènent une vie nomade. Leurs dessins à même la peau deviennent une monnaie d'échange auprès des pécheurs sur les plages de Goa, ou avec les hippies de passage dans leur pension de Bombay.

Il y a ensuite leurs deux filles: Ama qui devient mannequin et Aia, artiste peintre. Et il y a les garçons Ajja et Filip, très tôt formés au tatouage. Si tôt que c'est Filip, à l'âge de 13 ans, qui reprend le flambeau. Son père, après lui avoir transmis tout son savoir, l'accompagne alors pour un véritable tour du monde initiatique. Ce sera l'apprentissage de différentes techniques aux côtés des plus célèbres tatoueurs du Japon, du Canada et des Etats-Unis. Après plusieurs années entre le Népal, l'Inde et Ibiza, la famille Leu a posé ses valises à Lausanne au début des années 90, précédée d'une réputation mythique.

Le tatouage est-il une forme de design? C'est la question que pose, indirectement, le Centre culturel suisse à Paris. Ce dernier propose actuellement une exposition intitulée «Signes quotidiens» *. Toutes les formes d'expression qui peuplent l'inconscient culturel helvétique y sont représentées. Le graphisme, le design, la mode ainsi que… le tatouage, toutes disciplines exposées sur un pied d'égalité. «Les tatouages sont visibles dans l'espace public et privé, puisque les gens les portent sur eux», explique le directeur du Centre culturel suisse, Michel Ritter. «Avant de connaître la réputation internationale de la famille Leu, je voulais introduire le tatouage dans cette exposition. J'ai donc choisi les meilleurs.» Des dessins préparatoires au fusain de Filip Leu ont été installés aux côtés de vidéos de séances de tatouage filmées au Japon. Les tableaux de Titine Leu (la femme de Filip) sont présentés pour la première fois dans une exposition publique.

Retour à Lausanne. Dans sa boutique **, Filip Leu est entouré d'une aura de respect indéfinissable. Grand, mince, les cheveux longs, il arbore un impressionnant tatouage sur le cou, entre la mâchoire et les clavicules. «Les tatoueurs de Bornéo étaient ici il y a deux ans, et j'en ai profité. C'est une protection contre les coupeurs de têtes. Ma mère a le même», explique-t-il de sa voix profonde en alternant anglais et français.

Après vingt-quatre ans d'expérience et des milliers d'heures de tatouage, Filip Leu consacre désormais tout son temps aux «Bodysuits». Ces motifs inspirés de la mafia japonaise s'étendent sur le corps entier, laissant le visage, les mains et les pieds «nus». Les clients viennent de partout dans le monde pour ses dragons, ses cascades semées de fleurs ou ses têtes de mort aux yeux révulsés. Son frère Ajja tatoue lui aussi deux jours par semaine dans la boutique et consacre le reste de son temps à son label de musique Peak Records.

Des tableaux de Titine Leu occupent une partie des murs de la boutique, à côté des dessins préparatoires de Filip. Titine n'a que 15 ans lorsque son futur mari, Filip, lui tatoue un premier cœur. Ce motif sera suivi au fil des années d'un cortège de déesses et de serpents qui vont sceller leur mariage. Si Titine ne se souvient plus depuis quand elle dessine, elle se rappelle très bien sa première peinture. Une Madone encadrée de roses. Felix Leu l'encourage alors en lui conseillant de représenter des portraits de tatoueurs célèbres entourés de dessins votifs. Sa collection, 30 tableaux, fait partie de l'esthétique de la famille Leu.

Cette vie de tatouages et de peinture, de voyages et de rencontres, on la retrouve dans le livre que le photographe Fabio Paleari a consacré à la famille Leu. L'ouvrage Viva la vida retrace quinze années de leurs tournées aux Etats-Unis, en compagnie de tatoueurs de renom comme Paul Booth ou Tintin de Paris. On y suit aussi la disparition du père, Felix Leu, en 2002 des suites d'un cancer. Ou la dernière photo de leur maison de la rue Centrale à Lausanne, aujourd'hui rasée par les bulldozers. Un tournant pour ce clan qui reste soudé par le tatouage et la peinture.

Le Palazzo Ducale de Gênes leur a ouvert ses portes en 2003, ainsi que le National Arts Club de New York, en mars de cette année. Le Victoria & Albert Museum de Londres s'intéresse à eux, et la chaîne musicale MTV aimerait les suivre quelques mois pour un reality show. Leurs tatouages désormais au musée, la famille Leu continue sa vie sur la route.

* «Signes Quotidiens». Exposition au Centre culturel suisse, 32 et 38, rue des Francs-

Bourgeois, Paris. Tél. 0033/1 42 71 44 50. Jusqu'au 9 oct., sauf durant la fermeture estivale du 1er au 24 août. Entrée gratuite.

** «The Leu Family's Family Iron - Street Shop», Lausanne, 36, av. de France, 021/624 87 08.