Presse

«Tchika», premier magazine féministe pour les 7 à 12 ans

Un magazine francophone destiné aux fillettes qui envoie valser les stéréotypes de genre: voilà le projet de «Tchika». Après dix jours, l’opération de crowdfunding a déjà atteint 103% de son financement. Preuve qu’il répond à un besoin

C’est une première. Si de nombreux magazines jeunesse s’adressent aux enfants de tous sexes confondus, la presse destinée spécifiquement aux petites filles perpétue les clichés de genre. Entre des lignes graphiques invariablement teintées de rose, de violet ou de fleurs et des rubriques mode, beauté, déco… aucune chance de faire bouger les lignes.

C’est là que la Française Elisabeth Roman, ancienne rédactrice en chef de Science & Vie Découvertes, a su saisir la balle au bond. Après deux mois passés à développer Tchika dans un «incubateur» – une structure qui accompagne les entrepreneurs dans la création de leur projet éditorial – la journaliste spécialisée dans la presse jeunesse a lancé son crowdfunding. Cela fait seulement dix jours, et le projet a atteint 100% de financement ce midi. «C’est complètement dingue!» réagit-elle au téléphone.

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Au menu du futur trimestriel dont la première édition sera imprimée en juin, on trouve le portrait d’Amandine Henry, capitaine de l’équipe de France féminine de football, un dossier sur l’artiste Frida Kahlo, un article scientifique qui décortique les mains ou encore un papier sur la colère – le premier d’une série à propos des émotions.

Chaque mois, un article s’attachera à défaire un stéréotype de genre comme «le rose c’est pour les filles». Des sujets pour informer, avec une ligne féministe qui, si elle n’est pas énoncée – «parce que c’est un mot d’adulte», argumente Elisabeth Roman – est pleinement assumée.

Un magazine militant

«J’ai toujours eu envie de créer un magazine. Quand j’étais à Science & Vie, je réalisais que des filles nous lisaient, mais pas assez. C’était environ 40% des abonnés. Malgré tout ce qu’on faisait, il y avait toujours cette dimension scientifique repoussante, parce qu’on dit encore aux petites filles que ce n’est pas pour elles. Cet été, je me suis dit allez, je me lance», conte la fondatrice de Tchika.

Pour justifier sa ligne éditoriale, Tchika a publié quelques données intéressantes sur sa page de crowdfunding, dont celle-ci: «Dans les manuels de CP, les femmes représentent 40% des personnages et 70% de ceux qui font la cuisine ou le ménage. Mais seulement 3% de ceux qui font un métier scientifique.» Un constat d’une étude française qui fait écho à une recherche récente du «2e observatoire», institut romand de recherche et de formation sur les rapports de genre.

Dès l’enfance, on a des injonctions: les filles «sages comme des images», ça résume tout. La mission de «Tchika», c’est qu’au fur et à mesure les filles se posent des questions sur elles-mêmes et se construisent

Elisabeth Roman, créatrice du magazine

Les chercheuses Bulle Nanjoud et Véronique Ducret ont passé les manuels scolaires romands au peigne fin. Dans les livres de mathématiques par exemple, 76 personnages sont masculins, contre 27 féminins. Le plus souvent, les figures féminines sont reliées à la sphère privée ou représentées dans des fonctions d’enseignantes. Les résultats ont été publiés en octobre 2018 dans le guide «Le ballon de Manon et la corde à sauter de Noé», destiné à sensibiliser le corps enseignant primaire aux discriminations et aux violences de genre.

Si les clichés persistent même à l’école, un magazine jeunesse comme celui-ci est donc porteur d’un message quasiment militant. Et cela se retrouve dans la notion d’«empowerment» – ou «empouvoirement» – prôné par le média.

«Le but du magazine, c’est finalement de réussir à se trouver soi-même. Dès l’enfance, on a des injonctions: les filles «sages comme des images», ça résume tout. La mission de Tchika, c’est qu’au fur et à mesure les filles se posent des questions sur elles-mêmes et se construisent», résume Elisabeth Roman.

Tchika déclare la guerre aux clichés de genre, et pas seulement dans les différences entre filles et garçons: l’illustratrice Isabelle Mandrou a imaginé quatre «tchikas» aux profils variés pour prôner la diversité. Celle du monde réel, celle des petites filles qu’on croise chaque jour dans la rue.

Pas pour les garçons?

«Les gens me disent: c’est le magazine dont je rêvais et qui n’existait pas ou merci pour mes filles, enfin un magazine pour elles», cite Elisabeth Roman. Et pourtant, on serait tenté de se demander si pour vraiment déconstruire les stéréotypes, il ne faudrait pas aussi s’adresser aux garçons?

Pour Joëlle Darwiche, membre du Centre de recherche sur la famille et le développement au sein de la Faculté des sciences sociales de l’Unil, la réponse est: oui, et non. «Idéalement, il faut parler aux deux. Mais en même temps est-ce qu’on atteindrait notre cible, qui est d’aider les filles stigmatisées dès qu’elles sont petites? Les filles ont déjà, à cet âge, un traitement inégal, donc il s’agit de les coacher plus directement […] Ce magazine amène du concret. Je le trouve original, très novateur, et si l’accueil est positif ça veut dire que le changement social a quasiment devancé l’offre, alors que parfois c’est l’inverse.»

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Cependant l’équipe du magazine n’oublie pas les garçons, qui pourraient faire l’objet d’autres projets. «Notons quand même que les garçons peuvent lire Tchika! Les filles lisent des choses masculinisées à plein d’endroits. Ce n’est pas exclure les garçons, c’est d’abord s’intéresser aux filles», précise la rédactrice en chef. Tout est dit. L’aventure Tchika ne fait que commencer, mais sa fondatrice rêve d’en faire un mouvement. Podcasts, conférences et autres déclinaisons pourraient compléter cet ovni – bienvenu – de la presse jeunesse.

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