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L'entrée du port est indiqué par une jetée. Du béton rectiligne qui pointe vers l'Est.
© Caroline Christinaz

voyage (3/5)

A Tchornomorsk, des baleines comme emblème et du poisson en collation

A 20 kilomètres au sud d’Odessa, ce port ukrainien jouit d’une réputation de prospérité historique. Depuis une dizaine d’années, certaines de ses enceintes se privatisent. Rencontres dans une de ces zones de l’estuaire, la troisième étape de notre voyage

Pont entre l’Orient et l’Occident, verrouillée par le Bosphore, la mer Noire est un trait d’union entre des nations qui tendent à se tourner le dos. Elle est aussi le théâtre d’une valse incessante de navires qui parcourent ses eaux de part en part. Notre journaliste est allée à la rencontre des personnes qui la sillonnent, l’habitent et en dépendent.

Les précédents épisodes

Daniil Efanov ne regrette pas l’époque soviétique, mais les souvenirs que cette période a laissés dans sa mémoire restent à jamais impérissables. Au volant de sa 4x4 noire, il lâche à mi-voix: «C’était le bon temps. Nous vivions une vie romantique sur des navires de toutes sortes.» Comme tout marin qui se respecte, il a commencé par appréhender la mer par le bas et a peu à peu gravi les échelons pour finir capitaine. «Je travaillais en Arctique pendant l’été. Pour atteindre les villes que nous ravitaillions, nous suivions les brise-glace. C’était une vie d’aventure, dans des terrains où nous avions le sentiment d’être seuls au monde.»

Epaules larges, ridules au coin des yeux, c’est un homme en polo et mocassins, d’une élégance décontractée qui conduit à toute vitesse à travers les entrepôts. Aujourd’hui responsable du commerce et des relations externes du Ilyichevsk Sea Fishing Port, un port privé installé en plein centre de celui de Tchornomorsk, il a l’œil qui brille lorsqu’il évoque son passé. «Nos cales étaient remplies de vivres, mais nous transportions aussi des explosifs, poursuit-il, entre deux virages. Au début, on chargeait les boîtes délicatement, mais après quelques jours, on se les lançait les uns aux autres.»

Coup de frein. La barrière est fermée devant le checkpoint à la sortie du port. Daniil arrête net son bolide et en tapotant sur son volant, attend l’arrivée du militaire en bras de chemise qui se prélassait à l’ombre d’un arbre efflanqué. Un échange de lettres et quelques tampons plus tard, le soldat laisse le bolide s’échapper. «Rien n’a vraiment changé depuis 1991, il faut encore donner une justification à tous nos actes et attendre une autorisation pour le moindre geste.» Rien, vraiment? L’homme de 59 ans sourit, laconique.

Rebaptiser les villes

Nous sommes à vingt kilomètres au sud d’Odessa, en Ukraine. Inutile de chercher Tchormonorsk sur une carte vieille de plus d’une année. En 2015 encore, la ville portait le nom d’llyichevsk, en mémoire de Vladimir Ilitch Lénine. Avec la décommunisation du président Petro Porochenko, tous les noms et lieux-dits à évocation communiste ont été rebaptisés. Assis sur la banquette arrière, les mains fermement serrées sur le siège avant, Vladimir Kostenko, directeur de l'agence DP Lider qui gère le trafic dans le port privé, hausse les épaules: «J’ai toujours appelé ma ville Ilyichevsk, et ce n’est pas maintenant que je vais changer mes habitudes.»

C’est ici que la Black Sea Shipping Company s’est établie en 1958 et a contribué à faire du port de Tchornomorsk, jusqu’alors satellite de celui d’Odessa, la ville la plus prospère d’Ukraine sous le régime soviétique. Port de pêche, puis port de commerce, Ilyichevsk était le porte-drapeau d’un empire encore flamboyant. Aujourd’hui, avec ses ports voisins, il englobe près de 40% du commerce par cargo du pays.

La veille, au petit matin, nous avions posé pied à terre, dans l’enceinte gouvernementale du port. Nous venions de traverser la mer Noire d’est en ouest suivant une ligne commerciale qui persiste encore entre la Géorgie et l’Ukraine et qui incarne à elle seule un reliquat de l’URSS. D’où nous sommes, nous pouvons voir le bateau encore et imaginer son équipage qui s’apprête à parcourir le chemin inverse pour la Géorgie. Autour de nous s’étend un paysage industriel où la roche n’est que béton et l’horizon hérissé de grues. Les navires vont et viennent sur les eaux obscures de l’estuaire du fleuve Soukhoï.

Le Wi-Fi gratuit pour les camionneurs

«A l’époque, le port recevait essentiellement du poisson réfrigéré. Aujourd’hui, ce sont des agrumes, du métal et essentiellement du grain que nous exportons, précise l'agent. Notre enceinte se situe sur l’ancien quai de déchargement des poissons. C’est pour cette raison qu’on a choisi de mettre trois baleines sur notre écusson.»

Les deux hommes qui nous emmènent en hâte dans un lieu indéfini font partie des quelque 1000 employés du port privé. Copies miniatures des grands ports, leurs édifices offrent un terminal pour les ferrys, un autre pour les cargos ainsi que de gigantesques espaces réfrigérants. Des infrastructures modernes dans lesquelles Daniil a tenu à apposer une touche personnelle: «Nous proposons des douches et du Wi-Fi gratuit aux camionneurs. Quand nous avons ouvert notre ligne vers la Turquie, nous avons aménagé une salle de prière avec des tapis. Mais après trois jours d’utilisation, tous les tapis avaient disparu.»

La tendance: privatiser

Depuis une dizaine d’années, le pays suit une tendance à la privatisation. La guerre qui s’y déroule à l’Est lui cause de gros déficits dans son budget, ce qui rend les revenus créés par ces instances privées bienvenues. Le port de conteneurs d’Odessa a été l’un des premiers privatisés et dans le port de Tchornomorsk, une autre enceinte est aussi sur le point de franchir le pas. Les deux collègues redoutent-ils la concurrence? «Notre port bénéficie d’un grand avantage: c’est le facteur privé», sourit Vladimir, qui admire beaucoup le charisme de son collègue. «Si les compagnies choisissent notre port, c’est grâce à Monsieur Daniil.» Et au fait, qui sont les propriétaires du port? Les hommes restent vagues. On comprend qu’il doit s’agir de Néerlandais.

Grincements sourds

Plus loin, devant des silos à grains, les bras métalliques de chargement s’articulent dans des grincements sourds. Au Sud, au-delà du pont, s’étend la ville de Tchornomorsk. Nous nous dirigeons à l’opposé, vers le nord et traversons une cité pavillonnaire, où le gazon peine à verdir. Daniil habite par là, indique-t-il. Il trouve l’endroit agréable. La mer est plaisante et l’air est pur. Un virage à angle droit. La route oblique et longe la plage, bande de sable blanc éblouissant interrompue par une jetée de béton qui s’élance vers l’horizon.

Là, un phare indique l’entrée du port. Nous voici donc dans une impasse. Au-delà de la digue s’étend la mer Noire. Aujourd’hui, c’est une étendue turquoise et laiteuse, un plan d’eau calme. Nous sommes arrivés au quartier général des pilotes chargés de diriger les navires à l’entrée et à la sortie du port. Un service utile pour certains navigateurs, superflu pour d’autres, mais obligatoire pour tout le monde.

C’est jour de fête aujourd’hui, car leur doyen fête son anniversaire. Septante ans et des poussières, qu’une bande d’hommes hilares célèbre autour d’une soupe de fruits de mer, à l’ombre, sur une petite péniche ornée de ballons multicolores. Voilà où voulait nous emmener Daniil pour discuter en toute tranquillité. «Si vous ne voulez pas de vodka, nous avons du jus de cerise, ou de coing», chuchote-t-il. Le plat qui trône au centre de la table est une montagne de poissons noyés parmi des tomates et du concombre. «Ils ne viennent pas de la haute mer car en ce moment, la saison de pêche est fermée. Elle n’ouvrira qu’à la fin de l’été», précise notre guide.

Est-ce pour cela que le trafic des bateaux paraît si faible? «La crise économique, les tensions entre l’Ukraine et la Russie et l’avion russe qui a été abattu en Turquie ne facilitent pas le commerce sur la mer Noire.» Il suffit de jeter un œil sur le remplissage des ferrys ces dernières années pour le comprendre. «Il y a trois ans, sur chaque trajet, 125 à 130 camions étaient à bord. Aujourd’hui, ils n’en comptent qu’une petite quarantaine par voyage.» Le contexte a beau inquiéter ses collègues, Daniil reste confiant: «Il y a toujours des hauts et des bas. C’est comme naviguer sur une mer mouvementée.» Outre ses activités maritimes, l’homme a aussi tenu à améliorer la qualité de vie des riverains du port. Derniers grands travaux en date, la construction d’une route de contournement du village voisin qui étouffait dans la valse incessante des camions.

L’immobilier sur le rivage

D’année en année, la région se veut plus séduisante, et offrir des possibilités de villégiature est une volonté que partagent plusieurs entrepreneurs actifs en Ukraine. Mais leurs méthodes ne font pas l’unanimité. Quelques heures plus tôt, nous avions rencontré Roman Morgenstern, le directeur marketing d’UkrFerry, dans ses bureaux à Odessa: «Les entreprises de construction s’y prennent d’une manière inquiétante!» avait-il lâché.

Très vite, la conversation avait dévié. Il était parti de la mer Noire et évoquait les volontés de sa compagnie d’ouvrir des lignes de croisières entre les différentes cités balnéaires du bassin et avait fini par partager ses inquiétudes quant à la marée de constructions qui sévit sur la côte: «Non seulement elles créent de gros dommages sur l’environnement autour d’Odessa, mais en plus, ces immeubles dénaturent notre ville. Nous l’appelons «notre perle» et nous voulions la présenter au patrimoine mondial de l’Unesco, mais je crains que ce ne soit plus possible», regrettait-il.

La règle: être ami avec le maire

A Tchornomorsk, qui n’abrite qu’environ 60 000 habitants, Vladimir dénonce une situation similaire: «Ici, tout va bien si tu respectes une règle: être ami avec le maire.»

Un cargo s’échappe de l’embouchure du port en suivant la ligne droite indiquée par la jetée. Il se rend en Inde. Debout en bout de table, Daniil a levé son verre. Les autres rient et chantent. Ici, bien qu’encore à terre, on se sent déjà en mer: loin des villes et de ses convoitises. Loin des gens, mais proche des hommes. Peut-être était-ce cela aussi que Daniil ressentait à bord de son bateau en Arctique.


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