Le 1,4 million de ménages affiliés au Touring Club Suisse (TCS) ont reçu il y a une quinzaine de jours un courrier qui en a étonné plus d'un. Outre le rappel de la cotisation 2003, il contenait un questionnaire de deux pages destiné à «mieux connaître» les chers membres et à «développer des prestations toujours plus adaptées à vos besoins».

Or c'est à un véritable strip-tease qu'invitait la liste de questions. Quelle est votre nationalité? Vivez-vous seul, en couple, nationalité du ou de la partenaire? Nombre d'enfants, sexe, âge? Quel véhicule utilisez-vous, quand pensez-vous en changer? Où et à quelle fréquence vous déplacez-vous? Vous servez-vous d'un téléphone mobile, du courrier électronique, etc.? Possédez-vous une carte de crédit, pour quels types d'achats y recourez-vous? Quels sont vos hobbies, votre statut professionnel? Quel est le revenu annuel brut du ménage?

«C'est la banque de données que je rêverais d'avoir pour faire du marketing ciblé», note mi-figue, mi-raisin le directeur d'une entreprise de vente par correspondance. Le TCS couvrant à peu près la moitié de la population suisse, on imagine le parti qu'il peut tirer d'un tel trésor.

Sa curiosité n'a pas été du goût de tout le monde. Le délégué de la Confédération à la protection des données a reçu plusieurs dizaines de téléphones et de fax étonnés ou indignés. «Le questionnaire n'est pas illégal, mais il manque de transparence», remarque son porte-parole Kosmas Tsiraktsopoulos qui, étant également membre du TCS, a glissé le questionnaire directement dans la poubelle. Le premier problème est, justement, que rien sur le document n'indique que les réponses sont parfaitement facultatives. «Beaucoup de personnes le recevant réagissent avec incompréhension, voire se sentent insécurisées», ajoute Kosmas Tsiraktsopoulos. Deuxième astuce, il faut y lire en petites lettres que les informations restent strictement confidentielles et ne seront utilisées que «dans le cadre de la gestion de votre appartenance au club».

Esther Schawalder, membre de la direction du TCS, précise que 170 000 questionnaires ont été retournés en deux semaines, l'objectif étant d'arriver à un quart de million. Un test a été effectué en 2001 auprès de 50 000 membres et n'a apparemment pas suscité de réactions. «Depuis des décennies, nous bombardons nos membres de propositions qui ne les concernent peut-être pas, nous ne savons pratiquement rien d'eux», dit Esther Schawalder pour justifier la démarche.

Louable souci d'efficacité. Mais justifie-t-il un déshabillage aussi poussé? Les données familiales, explique Esther Schawalder, permettent d'éclaircir d'éventuels malentendus concernant la couverture des polices d'assurance. Celles sur les revenus serviront à comparer leur structure générale avec la moyenne suisse. «Aucune information ne sera communiquée à l'extérieur, assure-t-elle. Nous sommes une association sans but lucratif qui ne travaille que dans l'intérêt de ses membres», ajoute la directrice, qui reconnaît que le caractère facultatif du questionnaire aurait dû être clairement indiqué.

Une soixantaine de membres ont protesté par mail ou lettre, davantage encore par téléphone. Même «sans but lucratif», le TCS est aussi une entreprise qui a réalisé 164,5 millions de chiffre d'affaires en 2001, dont 118 dans les voyages. Sa palette de services dépasse depuis belle lurette ce qui concerne strictement l'automobile. Dans son dernier rapport annuel, le club annonce qu'il veut renforcer son offre d'assurances, y compris en réalisant des «coopérations stratégiques planifiées». Coïncidence? Il y a peu, une entreprise de sondages appelait des Romands pour savoir comment ils accueilleraient un fonds de placements proposé par le TCS et La Mobilière. Le projet a été mis en veilleuse depuis, mais le plus grand club de Suisse cherche visiblement à mieux tirer parti de son réservoir de membres.