Ce sont deux publicités, parues dans la presse à 79 années de distance. La première, datée de 1927, montre une ménagère dans un magasin, émerveillée par l'objet que lui désigne un vendeur viril: un frigidaire gros comme une armoire. «Donnez-lui un vrai frisson pour Noël!», clame le slogan de la réclame pour le réfrigérateur. La seconde publicité, parue en ce début 2006, montre une Toyota Prius hybride béatement admirée par une mère et son bébé qui passent sur un trottoir. Trois quarts de siècle d'écart entre les deux pubs, mais un même regard machiste sur les relations des femmes aux nouvelles technologies. Dans les deux cas, le message est clair: la technologie est l'apanage d'êtres forts qui, parfois, consentent à mettre leurs machines à disposition d'êtres faibles.

Ces deux pubs ont été montrées la semaine dernière lors de la conférence Lift06 à Genève, forum international qui s'est concentré sur les relations quotidiennes entre les gens et les nouvelles technologies. Un mannequin (Anina), une administratrice de sociétés (Berth Krasna) et une responsable de start-up (Kelly Richdale) ont débattu de la faible représentation féminine dans l'ère et le business numériques. Et de prendre comme exemple les 29% d'étudiantes à l'ETH de Zurich, les 5% de programmeuses informatiques aux Etats-Unis ou les 43% de blogueuses que compte Internet. Et sur les 30 blogs les plus lus au monde, seuls trois sont tenus par des femmes. Les intervenantes et les participants au forum sont restés prudents sur les causes de cette sous-représentation, hésitant entre les stéréotypes (les femmes ne sont pas attirées par les sujets techniques), la tradition («les machines sont conçues par des hommes ayant des hommes à l'esprit») ou les contraintes de temps de la vie familiale.

Anina, grande tige berlinoise poussée dans le Michigan, a enfoncé le clou en évoquant l'ultimatum que lui a donné son employeur, une agence de mannequins: «Soit tu prends la pose, soit tu t'occupes de ton blog.» «Ils veulent que je reste une marionnette», regrette la jeune femme. Selon elle, la mode a beau être vue comme un univers jeune, branché et lanceur de tendances, elle reste en réalité coupée de la nouvelle donne technologique, et mal informée quant aux possibilités qu'offrent les outils numériques. «Ce retard se traduit de manière concrète: je feuillette toujours les pages d'Elle ou Marie-Claire en me demandant où est le téléphone portable des top-modèles qui prennent la pose, où sont les pages de publicité de Microsoft. Pourquoi ces filles n'interagissent-elles jamais avec la technologie? Le seul objet qui a franchi cette barrière étanche est le iPod. Mais il est le seul».

Anina a son propre site internet depuis plusieurs années (www.anina.net), et tient régulièrement son blog, s'intéressant aussi bien aux performances des téléphones portables, aux rencontres qu'elle fait lors de ses tournées de conférences qu'au tournage de son dernier clip publicitaire. C'est pragmatique et efficace d'un point de vue professionnel. Le site de cette «tech girl» est un outil promotionnel qui lui permet régulièrement de décrocher des contrats. Et qui permet aussi à d'autres d'en obtenir, tant la page «360°fashion» de son site relaie les adresses de designers, artistes, agences spécialisées ou coiffeurs.

A Genève, Anina a rendu hommage à une pionnière de cette utilisation du Web, l'Américanoparisienne Diane Pernet, styliste à New York pendant une quinzaine d'années, journaliste de mode depuis une autre quinzaine d'années. Grande utilisatrice de la vidéo et de la photo, Diane Pernet promène son look Pompadour gothique de défilés en concours de mode, de vernissages en boutiques de Soho ou Ginza. Son site (www.dianepernet.typepad.com) et son blog sont pointus et bien informés. Ou féroces: hier, son journal de bord regrettait la manière dont les «people» s'aspergent trop de parfum, confondant douche et pulvérisation. «Elle a été la première et elle nous a toutes influencées», a noté Anina, à la tête décidément bien faite.