Futur

Les techno-prophètes sont parmi nous

Les futurologues tournent en boucle dans les médias, et leurs formules péremptoires excitent les foules. La marotte de ces experts: l’intelligence artificielle va nous balayer ou bien nous conduire vers l’immortalité. Pour eux, éduquer le public relève d’une mission quasi sacrée

Un matin d’octobre 2017, lors de la Matinale de la RTS, les téléspectateurs encore assoupis furent brutalement réveillés par une phrase choc lâchée à l’antenne: «L’école forme des enfants qui vont être laminés par l’intelligence artificielle.» Celui qui les tira de leurs rêveries n’était autre que le médecin et entrepreneur français Laurent Alexandre, interrogé sur son sujet de prédilection: l’intelligence artificielle. La formule fit son petit effet, si bien que la vidéo de l’émission inonda instantanément les réseaux sociaux.

D’ici 2045, les intelligences humaine et artificielle auront fusionné, et les humains vivront éternellement, sous forme numérique 

Laurent Alexandre n’a pas le monopole de la petite phrase qui claque. «L’humanité va plus changer ces vingt prochaines années que lors des 300 dernières». Cette prédiction est signée Gerd Leonhard, l’un des plus éminents penseurs du futur en Europe. Le site web de cet Allemand installé à Zurich vaut son pesant d’herbes divinatoires. En image de fond tourne en boucle une vidéo de ce fringant quinquagénaire en costume sombre, petit sourire aux lèvres. Son visage, dont les cheveux grisonnants ondulent dans le vent, se tourne au ralenti vers l’horizon, son regard plonge sereinement vers l’avenir. Une pastille jaune «Top 100 Wired» rappelle au visiteur que Gerd Leonhard figure parmi les cent personnalités les plus influentes d’Europe selon le magazine Wired. Le visiteur est alors invité à «futuriser son business», c’est-à-dire louer les services de Gerd pour une conférence.

Une dernière formule choc? «D’ici 2045, les intelligences humaine et artificielle auront fusionné, et les humains vivront éternellement, sous forme numérique»: ça, c’est Ray Kurzweil, «pape» des transhumanistes. Pour ce chef de l’ingénierie chez Google, l’humanité est à l’aube de la «singularité», un formidable bond technologique qui la rendra immortelle, par le biais d’une découverte médicale décisive ou via la possibilité d’uploader son esprit dans un ordinateur. Tout un programme…

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Des chamanes aux prospectivistes

Indécrottables optimistes ou techno-Cassandre assumés, ils sont parmi nous. Leurs prophéties tournent en boucle sur les réseaux sociaux, et eux-mêmes tournent en boucle dans les médias. «Ils», ce sont les futurologues, ces experts qui se soucient très fort de notre avenir à tel point qu’ils se sentent investis d’une mission quasi sacrée: prêcher la bonne parole du futur. A la faveur de l’époque actuelle, avec ses développements technologiques et les interrogations qu’ils ne manquent pas de susciter, ces prophètes 2.0 distillent leurs prédictions à qui veut les entendre et sont les acteurs d’un fascinant phénomène de société.

Connaître l’avenir a été une préoccupation majeure de toutes les civilisations. Savoir si la chasse sera bonne, si une sécheresse ou une pluie allait frapper la cité ou encore s’il fallait attaquer le royaume voisin a toujours intéressé les chasseurs-cueilleurs comme les puissants notables. Cette soif du futur a ouvert un boulevard aux druides, aux mages, aux chamans, aux voyants et autres prophètes, boulevard aujourd’hui occupé par les futurologues. «Chaque époque a connu ses propres oracles, raconte Nicolas Nova, professeur à la Haute Ecole d’art et de design à Genève et cofondateur du Near Future Laboratory, agence spécialisée dans la prospective et l’innovation. Depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, il y a une constitution d’un corps de métier, plus rationnel, qui se consacre à ces questions», appelé future research aux Etats-Unis, ou études prospectives dans le monde francophone.

Les années 1960 marquèrent l’âge d’or de la futurologie même si aujourd’hui, les prédictions formulées pour l’aube du troisième millénaire nous paraissent fort grotesques. On nous promettait des voitures volantes? On moisit toujours dans les bouchons. Des médicaments pour contrôler ses rêves? On peine à s’en souvenir. La Lune ou Mars comme colonies terriennes? Elles resteront désertes encore longtemps. Et que dire du scandale des jetpacks, promis par la science mais qui restent des prototypes aussi vulgaires que dangereux?

En pleine guerre froide et dans l’excitation de la conquête spatiale, les prédictions portaient surtout sur l’espace. Elles sont aujourd’hui supplantées par l’intelligence artificielle et le transhumanisme. «Les futurologues sont des leaders d’opinion. Ils sont écoutés, sans avoir une vraie légitimité scientifique», regrette Jean-Gabriel Ganascia, spécialiste de l’intelligence artificielle et auteur d’un essai qui déconstruit le «mythe de la singularité». Comme leurs aînés, les futurologues actuels ont-ils tout faux?

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Des prédictions aux prévisions

C’est plus compliqué que cela. «Leur rôle n’est pas tant de prédire l’avenir que d’anticiper les futurs possibles», nuance Nicolas Nova. Les principaux intéressés ne manquent pas de le rappeler. «Je ne fais pas de la prédiction, mais de la prévision à court terme, sur les cinq à dix prochaines années», insiste Gerd Leonhard. «J’ai le sentiment que ma pensée est assez nuancée, j’établis plusieurs scénarios», affirme pour sa part Laurent Alexandre. Pour les produire, Gerd Leonhard, qui dit lire cinq ou six livres chaque mois, précise passer beaucoup de temps à se documenter et à échanger avec des experts lors de ses conférences. «Si on observe bien comment fonctionne un secteur, on peut développer des prévisions, ce n’est pas si difficile», assure cet ancien guitariste et producteur qui a acquis sa renommée après la publication en 2005 de The Future of Music, un livre qui avait vu juste au sujet de l’avenir de la musique sur internet.

Si leurs prévisions sont parfois confirmées, leur discours a toutefois tendance à sous-estimer la complexité et l’inattendu de la réalité. Le philosophe Nicholas Taleb a développé en 2007 la «théorie du cygne noir», dans laquelle cet animal désigne un événement imprévisible aux conséquences majeures. «Les futurologues ont une certaine tendance à oublier les cygnes noirs, estime Nicolas Nova. C’est bien entendu très difficile à prévoir puisqu’ils sont par définition imprévisibles. Mais pour faire de bonnes prédictions, il faut savoir intégrer des choses inattendues ou un peu farfelues». Ajouter du fantasque pour être pris au sérieux: la figure est risquée.

Il faut accepter que le futurologue ne pense pas comme tout le monde, qu’il puisse dire des bêtises. Si on bloque tout débat sur le futur, on ne permet pas la maturation de la société pour se préparer à l’avenir

Et de fantasque, il en est parfois question avec Laurent Alexandre. Il s’est ainsi présenté avec humour en janvier 2017 comme un «télévangéliste» devant une commission du Sénat français qui l’écoutait sur le futur de l’IA. Avant de se lancer dans une intervention quasi théâtrale, multipliant les phrases chocs: «Nous risquons de devenir le Zimbabwe de 2080!» La vidéo de cette audition sera visionnée plus de 1,4 million de fois sur sa page Facebook.

Et tant pis s’il a peut-être tout faux. «Il faut accepter que le futurologue ne pense pas comme tout le monde, qu’il puisse dire des bêtises. Si on bloque tout débat sur le futur, on ne permet pas la maturation de la société pour se préparer à l’avenir», estime celui qui a également été pointé du doigt pour son eugénisme décomplexé. Il développait sa pensée dans une chronique pour l’hebdomadaire français L'Express. «Il faut aider les femmes douées à faire autant d’enfants que la moyenne: même si le sujet est tabou», a-t-il écrit sur Twitter.

Gerd Leonhard comme Laurent Alexandre vendent leur expertise lors de conférences et séminaires d’entreprises. Parfois bénévoles, les interventions peuvent atteindre plusieurs dizaines de milliers de francs selon nos informations. Laurent Alexandre affirme recevoir «une dizaine de demandes par jour», sans révéler de montants. Prédire l’avenir est devenu une affaire juteuse.

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Temple du business, la Silicon Valley est un repère de techno-prophètes qui n’hésitent pas à faire coïncider leurs visions avec leur agenda professionnel. Quand Elon Musk, le charismatique patron de Tesla et de SpaceX, confie ses craintes quant au futur des machines (l’humain pourrait devenir «l’animal domestique» de l’IA), il s’offre surtout une communication toute trouvée pour Neuralink, l’entreprise qu’il était en train de créer au même moment et qui vise à réorienter le développement de l’IA en rendant les humains «superintelligents» notamment grâce à l’implantation d’électrodes dans leurs cerveaux. Ou comment légitimer sa vision fondamentalement transhumaniste en faisant de l’homme un cyborg, et en empochant quelques milliards. 

De nombreux géants de la Silicon Valley usent de cette tactique de communication pour séduire les investisseurs. Leur discours est également politique. «Elon Musk est le gourou emblématique qui essaie de changer le monde par la technologie et l’entrepreneuriat. Avec son argent, il défend sa propre vision de la société, estime Hubert Guillaud, spécialiste des nouvelles technologies et fondateur du site InternetActu. Les acteurs des technologies voudraient redessiner le monde à leur guise.»

Leurs détracteurs condamnent ce désir de toute-puissance, sans appeler au boycott des futurologues. Bien au contraire. Ces personnalités doivent être entendues. Scientifiques, artistes, journalistes, politiques… toutes les strates de la société doivent partager leur vision du futur. Comme l’a dit l’inventeur américain Charles Franklin Kettering: «Je m’intéresse à l’avenir parce que c’est là que je vais passer le reste de ma vie.»

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