«Le Jeu de la mort» n’en finit pas de susciter la polémique. En usant des mêmes ficelles que la téléralité, il rejoue des codes qui se mordent indéfiniment la queue. Jusque dans «le débat sur le débat» de France 2 qui a suivi la diffusion du documentaire mercredi soir.

Jamais à court d’une idée iconoclaste, le popiste Josef Zisyadis veut revenir à la télé de grand-papa en l’interdisant de minuit à 6 heures du matin. C’est le quotidien gratuit 20 Minutes qui se faisait l’écho jeudi de cette croisade contre le «matraquage audiovisuel» et pour l’instauration d’une pause quotidienne sur «le temps de cerveau disponible», formule qui est aussi le titre du documentaire diffusé jeudi soir par France 2 dans la foulée du film de Christophe Nick sur les méfaits de la télévision. Comme le scieur de croix gruérien (LT du 18.03.2010), le Vaudois dit souhaiter «avant tout lancer un débat».

Et si l’on éteignait le petit écran, simplement, quand on ne supporte pas son autorité? Peut-être que Zisyadis a vu, sur TSR1 ou sur France 2, Le Jeu de la mort, le documentaire qui, en reproduisant une expérience de psychosociologie des années 1960, montre que 80% des candidats d’un jeu TV iraient jusqu’à électrocuter gravement un inconnu. Des extraits sont visibles sur le site de L’Express de ce que Libération appelle «une trépanation à vif», dans un article qui parle surtout des actuels jeux de pouvoir à France Télévisions: Le Jeu de la mort ne serait pas seulement une naïve opération d’introspection…

«Bien sûr, mais les «invités» l’ignorent», relève Le Parisien, le trépané «joue la comédie et les décharges sont virtuelles. Le résultat, lui, est réel et sans appel»: «Il sonne comme un réquisitoire au vitriol contre certains formats des chaînes commerciales. A commencer par la téléréalité… dont il reprend pourtant des codes! Une manière pour France Télévisions, qui se targue de refuser ce type de programmes, de souligner sa différence avec ses concurrents, TF1 et M6 entre autres. Mise en cause par le travail de Christophe Nick, la société Endemol, productrice de Loft Story et de la Star Academy, n’a pas souhaité réagir […]. Mais, hasard ou nécessité, la société vient de doter ses programmes de téléréalité d’une charte de déontologie censée garantir le respect de la vie humaine et refuser la violence…»

En exploitant le film de Nick à la Une par le biais d’un merveilleux dessin de Plantu sur la défaite du parti de Sarkozy aux régionales, Le Monde, beau joueur et finaud, écrit qu’«il faut d’emblée saluer le «fair-play» des responsables de France 2, qui proposent sur leur antenne une programmation spéciale mettant en garde les téléspectateurs… contre les dangers potentiels du petit écran». Le quotidien français résume, par la voix du sociologue Jean-Louis Missika, les conclusions à tirer de cette mise en scène perçue comme plutôt perverse: «On voit que le dispositif d’autorité mis en place dans le cadre de cette expérience où la télévision sert de référent a une efficacité redoutable sur le principe de soumission à l’autorité appliquée aux participants.» C. Q. F. D.

Mais «c’est d’abord une expérience sur l’obéissance», relativise le sociologue des médias François Jost, interrogé par L’Humanité: «En tant que telle, elle aurait donc pu être menée dans n’importe quel autre milieu, comme l’armée, l’école, ou une autre institution. Donc le fait que des candidats obéissent aux règles d’un «jeu télévisé» ne me paraît pas révéler quelque chose sur le petit écran en soi, mais plutôt sur l’individu en général.» Quoiqu’avec ces «révélations», pour Marianne 2, on se trouve plutôt face à une «expérience télé qui enfonce les portes ouvertes».

Mais l’affaire ne s’arrête pas là. Car après la discussion de mardi soir qui a eu lieu sur le plateau du rigolo «Infrarouge» de la TSR, pendant l’enregistrement d’un autre débat – celui qui a suivi la diffusion du film hier soir sur France 2 – l’animateur Christophe Hondelatte s’est accroché avec le rédacteur en chef de Philosophie Magazine, Alexandre Lacroix». Ce, après que le premier eut souhaité «donner une information – importante? – le concernant», explique 20 Minutes France. «L’interviewé ne souhaite pas la délivrer publiquement.» Et le présentateur finit par étaler l’homosexualité de Lacroix.

L’occasion faisant le larron, Alexandre Lacroix a évidemment compris: «Christophe Hondelatte a abusé de son pouvoir de présentateur.» Et c’est là que survient le tête-à-queue: «L’animateur ne l’a pas entendu de cette oreille et est entré dans une colère noire, obligeant le philosophe à sortir du plateau pour aller s’expliquer. «Toi, moi, […] dans ma loge!» hurle-t-il.» Et Lacroix de rétorquer: «On est là pour soulever le problème de l’obéissance devant l’animateur. Ne croyez pas que je vais partir.» Le passage a été coupé au montage, évidemment, et Le Point explique pourquoi. Reste que selon Hondelatte, «Lacroix véhicule l’idée que la télévision est mauvaise par essence. Si c’est faux, elle admet, en tout cas, très difficilement la critique.»

«Cela démontre que le plateau de télévision est un dispositif coercitif où le présentateur a le pouvoir.» C. Q. F. D. bis, sur le blog télé de Jean-Marc Morandini. Qui enchaîne: «Bon, ben, c’est simple. Tu vois la porte, là? Tu dégages! Pas de ça dans mon émission», lance […] Christophe Hondelatte. «C’est moi qui commande ici. Je suis le capitaine. Compris?» Puis la discussion a repris. «Les échanges ont été alors confus, chaotiques, et le débat saboté.» Lacroix s’en dit «estomaqué» dans Libération. Conclusion? C’est France Info qui la donne: «La télé est capable de se remettre en cause, comme […] avec ce documentaire, mais pour redevenir immédiatement ce qu’elle est: un outil de domination symbolique. […] Chassez le naturel dans le documentaire, il revient aussitôt dans le débat qui suit», comme le décode habilement le site Arrêt sur images.