Sur TikTok, les slogans politiques commencent à tourner en boucle. La plateforme, réputée pour ses chorégraphies chaloupées et ses hérissons agrippés à une bouée, devient un nouveau lieu du militantisme. Des influenceurs engagés investissent des maisons virtuelles aux couleurs de leur camp. Le compte des jeunes conservateurs américains, baptisé «Conservative Hype House», comptabilise plus d’un million d’abonnés. Au programme: casquette «Keep America Great» et discours musclés pour soutenir la politique de Donald Trump.

En face, la mobilisation contre le racisme fait également des étincelles sous le hashtag #BlackLivesMatter, celui-ci cumulait près de 14 milliards de vues fin juin. Après la mort de George Floyd, tué par un policier à Minneapolis, des utilisateurs ont partagé leur indignation face caméra ou des images de cortèges dans la rue, faisant de l’application une arène politique à part entière. Personnalité la plus populaire du réseau social avec plus de 65 millions d’abonnés, Charli d’Amelio affiche son soutien au mouvement entre deux vidéos de danse. «Les utilisateurs ne veulent pas seulement parler avec des politiciens comme sur Twitter, ils veulent être des stars de la politique», affirme Juan Carlos Medina Serrano, spécialiste des données à l’Université technique de Munich, dans le Financial Times.

Usine à mèmes

Ces bataillons, pour l’instant éloignés des partis traditionnels, se forment dans la perspective de la présidentielle américaine. L’offensive contre le meeting de Donald Trump à Tulsa a mis un coup de projecteur sur le phénomène. Une tournure que voulait éviter l’entreprise basée en Californie et détenue par le groupe chinois ByteDance. En octobre dernier, elle annonçait son intention de bannir les publicités politiques pour préserver son identité créative et légère. Pourtant, son environnement forme un terreau favorable à la diffusion d’une parole militante. Les jeunes utilisateurs sont invités à relever un défi devant leur communauté en ligne. Une idée originale peut ainsi faire le tour du réseau social avec un fort niveau d’engagement.

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«TikTok est une machine à incuber des mèmes: ces contenus viraux, souvent décalés, font partie de la communication politique depuis plusieurs années», confirme Tristan Mendès France, maître de conférences associé à l’Université de Paris et spécialiste des cultures numériques. Donald Trump a mobilisé cette arme numérique à plusieurs reprises. L’extrême droite a également trouvé sa mascotte: Pepe la Grenouille, un amphibien dessiné en quelques traits. Déclinés en masse, ces contenus renforcent le sentiment d’appartenance à une communauté.

Silos algorithmiques

«Il y a deux ans, on commençait à voir surgir les premières tentatives de propagande de l’«Alt-right», portées notamment par le complotiste britannique Paul Joseph Watson. TikTok, ce n’est pas seulement des détournements de gauche», souligne Tristan Mendès France, qui assure la présence de Conspiracy Watch, association française qui lutte contre la désinformation, sur l’application. Cette incursion a pour but de contrer les nouvelles douteuses. Mais la bataille s’annonce rude. Le service accentue les bulles de filtrage, des espaces numériques cloisonnés où se propagent seulement certaines idées. «La plateforme est composée de silos algorithmiques qui réduisent l’exposition à des contenus adverses.» Les recommandations reposent davantage sur les comptes suivis que sur le cercle d’amis, un mécanisme proche de YouTube.

Si la plateforme vante sa liberté, l’essor du politique se fait dans un climat de suspicion. L’année dernière, une vidéo dénonçant le traitement des minorités musulmanes par Pékin a temporairement été retirée. En septembre dernier, le Guardian révélait que les modérateurs de TikTok avaient pour consigne de supprimer les contenus sur le massacre de Tiananmen ou l’indépendance du Tibet. Des soupçons de censure ont également marqué la mobilisation pro-démocratie à Hongkong. L’application servirait-elle les intérêts de Pékin? L’entreprise a toujours réfuté ces accusations, jusqu’à adopter une nouvelle politique de modération adaptée aux spécificités nationales. «L’application est a minima un outil de soft power, estime Tristan Mendès France. Elle renvoie une image moderne de la Chine.»

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