La fracture technologique ne concerne pas que les pays favorisés et défavorisés, les nantis et les démunis, les jeunes et les personnes âgées. Elle sépare aussi les bien portants des personnes qui vivent au quotidien avec un grave handicap. Jean-Marc Meyrat en sait quelque chose. Aveugle depuis l'âge de 8 ans, le Lausannois est un fou d'information. Mais, radio mise à part, ce désir d'en savoir plus est resté longtemps frustré. La technologie numérique est heureusement venue à sa rescousse, sous la forme d'un programme de synthèse vocale qui «lit» la presse écrite.

Les programmes informatiques pour malvoyants permettent certes de grossir les caractères d'un texte ou de le traduire en langage braille, via un clavier adapté. Mais la synthèse vocale, désormais performante, offre un tout autre confort: elle est rapide, fluide et adaptative: il est possible de l'accélérer, de la ralentir, de modifier sa tonalité, de créer son propre dictionnaire, de fixer des prononciations.

Démonstration. Jean-Marc Meyrat s'assied à sa table, ouvre son PC et, grâce à un nombre restreint de touches, accède au kiosque électronique de la Fédération suisse des aveugles et malvoyants (FSA), dont le Lausannois de 49 ans est le responsable pour la Suisse romande. Pas du tout par hasard, car le quotidien vient d'être intégré au kiosque électronique, Jean-Marc Meyrat choisit Le Temps. Les voix synthétiques de «Virginie» et «Sébastien», le duo virtuel qui officie à bord des transports publics de Lausanne et Genève, lui lisent d'abord les rubriques, puis les titres des articles, et enfin les textes. Le débit est rapide, les formes interrogatives ou exclamatives sont respectées, et les voix changent pour mieux signaler une titraille, une parenthèse, une note.

Jean-Marc Meyrat charge ensuite des articles sur un baladeur MP3 spécialement adapté, ce qui lui permettra de les écouter un peu plus tard dans la journée, pendant ses pauses, ou dans le bus. Puis il imprime (en braille) avec la même aisance un article qu'il veut faire lire à l'une de ses connaissances.

«Il ne s'agit pas seulement de se tenir au courant de l'actualité, remarque Jean-Marc Meyrat. Cette lecture facilitée est aussi pour moi la garantie d'une meilleure intégration sociale. A l'heure de l'apéro, au bistrot, je peux discuter avec mes amis de tel article paru dans 24 heures ou dans LeTemps. Je suis au courant de tout, ou presque.»

Le kiosque électronique de la FSA, qui selon Jean-Marc Meyrat n'a pas d'équivalent dans le monde, est né en 1992 au Tessin. Il a ensuite intégré des titres de la presse alémanique, puis romande au début des années 2000. Il manquait toutefois à cette offre romande un quotidien suprarégional. A l'occasion de ses 10 ans, Le Temps a voulu rejoindre le kiosque numérique, qui compte désormais une quarantaine de titres, toutes régions linguistiques confondues. L'initiative s'inscrit dans la démarche actuelle de numérisation du Temps: celle-ci vise à rendre accessible au plus grand nombre l'ensemble de ses contenus, ainsi que le patrimoine journalistique dont il est le dépositaire.

Le kiosque électronique est accessible à tous les malvoyants, membres ou non de la FSA. L'abonnement annuel est de 60 francs.

Pour Jean-Marc Meyrat, l'étape suivante est la mise au point d'outils qui lui permettront de naviguer sans encombre sur le Web, grâce aux voix synthétiques. Cette exploration est aujourd'hui pénible pour les déficients visuels en raison des liens graphiques, des nombreux cadres, des changements fréquents de contenus, de présentations, de couleurs et de contrastes.

Heureusement, la tendance actuelle à l'allégement visuel des sites web, en particulier dans le domaine de la presse, vient faciliter la tâche aux spécialistes qui planchent sur la question.