Les temps changent vite, très vite, et les images aussi. Il y a quelques mois encore, quand je pénétrais dans un lieu griffé Swissair, je me sentais plutôt chic. Garder dans mon portefeuille une carte Qualifyer qui ne me sert à rien étant donné la modestie de mon «millage» me faisait un petit effet agréablement jetsettisant. Et puis avant-hier, je suis entrée dans mon agence de réservations habituelle, histoire de feuilleter les destinations et surtout de prendre l'air du jour. En sondant du regard les torses très professionnels assis aussi droits que d'habitude derrière leurs écrans d'ordinateurs, j'ai évidemment perçu ce que je m'attendais à sentir: une légère tension sur des visages déconfits.

J'ai surtout prêté attention à un monsieur d'un certain âge qui menait la vie dure à l'employé qui lui faisait face. La brutalité de son ton m'a semblé toute fraîche, comme libérée par le vol plané de notre compagnie si longtemps chérie et respectée. Il n'allait certainement pas prendre le risque d'acheter un billet pour rien si Swissair doit capoter dans quelques semaines. Et si c'était si compliqué de faire ce qu'il demandait, eh bien il n'hésiterait pas à voler avec une autre compagnie. L'employé a continué à tapoter sur son clavier en proposant des dates avec une politesse imperturbablement, magnifiquement, pathétiquement Swissair.

J'ai ensuite bavardé, posé des questions à des employés sonnés sous leur uniforme souriant de n'être informés que par de laconiques circulaires internes des évolutions erratiques de leur gagne-pain. Dans son désarroi, l'un d'entre eux m'a même spontanément tutoyée. Je me suis demandé quelles ressources personnelles ces personnes qui jusqu'il y a peu pensaient faire partie de la crème aérienne devront activer ces prochaines semaines pour nous vendre encore un produit privé d'étoiles. Je suis repartie en affirmant haut et fort que si EasyJet dessert dorénavant mes destinations favorites, ce sera tout ça de gagné pour moi: je n'allais quand même pas reconnaître publiquement que, malgré l'arrogance de notre compagnie nationale et le gâchis de sa déconfiture actuelle, je me retrouve un peu désorientée. Car, même si les torses souriants derrière leurs ordinateurs sont encore là pour quelque temps, c'est fini: les dernières bribes d'attachement irrationnel accrochées au fuselage de Swissair se sont envolées ces derniers jours.