Ce n'est pas la madeleine de Proust, juste une douceur qui, en fondant dans la bouche, donne quelques indications presque insaisissables et vite digérées sur les fluctuations de notre art de vivre. Le chocolat qui accompagne le café, parfois le thé, est devenu une petite institution quadrangulaire qui, dans chaque restaurant, bistrot ou tea-room, réinvente son format, sa pâte et sa place dans la soucoupe. On l'espère, on le repère, on le regrette en son absence et parfois, hop, on s'enhardit, on le réclame.

Aujourd'hui, les fondants emballés de visions alpestres et autres ponts de Lucerne ont perdu du terrain, relégués dans les cafés populaires pour cause d'image désuète. Les établissements haut de gamme mettent leur classe en évidence dans une coupelle, avec un petit chocolat distingué qui se doit d'être presque systématiquement noir. Volontiers carré et croquant dans ces lieux-là, il y préfère la minceur à la sensualité. Quant aux bistrots genevois pour jeunes gens à la mode, ils lui font cultiver le mystère en enveloppant son format inhabituel d'un papier blanc immaculé, sans marque, sans rien: il a été pensé juste pour nous qui avons su élire ce lieu privilégié et y savourons l'instant dans un camaïeu de tons froids épicés thaï.

J'utilise volontiers le petit chocolat pour entrer en relation avec le serveur, sonder ses réactions, tester parfois aussi l'humour-compatibilité de la personne qui m'accompagne. Ainsi l'autre jour, dans un des lieux confortables où le thé en portion reste une évidence, dérapage inattendu: le chocolat était tout mou. Très conscient du problème, le garçon nous en a expliqué l'origine: impossible d'optimaliser le service de plus de 200 tasses de café par jour s'il faut aller toutes les cinq minutes prendre une poignée de petits chocolats dans le réfrigérateur situé à quelques mètres. La direction a donc décidé d'entreposer le carton juste à côté de la machine à café. Stylé, le serveur a su accompagner cette explication éloquente sinon convaincante d'une assiettée de fondants bien durs qu'il était allé chercher tout exprès au frigo. Et voilà, je suis repartie rassasiée du bien-fondé de ma démonstration: questionner la réalité vaut toujours le coup, même s'il ne s'agit que de fondants fondus.