Une vaste maison de repos pour personnes âgées dans la campagne romande, un couloir clair tapissé de peintures en cours sur de grandes feuilles de papier blanc, un petit bus qui s'en va pour la journée chargé de pensionnaires en vadrouille. Je viens rencontrer une dame dont la voix au téléphone déjà était pleine d'humour et de goût pour la vie. La vue de sa chambre ouvre très loin sur les champs, elle vit dans quelques meubles à elle, j'aurai sans doute de la chance si mon quatrième âge aussi se déroule dans un tel cadre visuel. A peine sommes-nous assises que la porte s'ouvre sur une blouse bleue, une femme de ménage introduit son balai, hésite, elle reviendra plus tard. Quelques instants après, même scénario avec une autre blouse bleue, un autre regard et un autre balai battent en retraite. Quand je m'étonne qu'on entre ainsi sans prévenir dans sa chambre, la dame me répond par deux fois: «Mais elle a frappé à la porte, non?», comme instinctivement décidée à ne pas remarquer ce manque d'égards.

Elle me raconte sa vie en grandes lignes, sait évoquer en quelques traits lucides les personnes de son âge qu'elle côtoie au quotidien. Un problème physique lui a fait perdre quelque temps la maîtrise de sa main droite, aujourd'hui elle retrouve son écriture et s'étonne des phrases très claires, très nettes, qu'elle aligne à nouveau facilement sur la page. Elle veut écrire régulièrement, s'assurer que la calligraphie qu'elle a crue disparue est bien là, raffermie et donc comme certifiée au fil des pages noircies. Mais écrire pour dire quoi? Dans tant de souvenirs, d'observations, de réflexions, comment choisir, que retenir?

Dans le corridor, un vieux monsieur assis dans une chaise roulante, une cicatrice profonde au creux du cou, attend, le regard morne, que midi sonne sur la table déjà mise dans la salle à manger. Son visage ne bouge pas quand il marmonne un bonjour. D'autres silhouettes tassées, alignées sur des chaises contre le mur face à la télévision allumée, regardent l'image bouger. Personne ne parle. Je pense à la dame à peine quittée qui réfléchit sans doute encore dans sa chambre à notre conversation. J'admire sa manière de résister au silence dans lequel ses voisins enferment leur fin de vie. Sa porte, ses meubles, la vue de sa fenêtre protègent très fragilement sa magnifique vitalité de la mort lente qui rôde dans le couloir.