Le quadrilatère est impeccable de l'ouverture à la fermeture, de mai à septembre, de neuf heures du matin à huit heures du soir. Les fleurs dans leurs bacs, le film transparent tendu sur les birchers, le gardien assis sous son parasol, oui, tout y est, avec pour seule soupape, soulageante et énervante, le jaillissement des gamins.

Par beau temps, les rituels sont immuables. A l'ouverture, les dames grisonnantes occupent le terrain. Elles prennent le départ pour une petite demi-heure hygiénique et rafraîchissante. Chacune tient sa ligne, les plus âgées et volubiles contrôlent le tiers droit du bassin, leurs brasses lentes et leurs conversations sonores ne se laissant pas dérouter par quelques éclaboussements juvéniles. En fin de matinée arrivent les vrais nageurs coiffés de lunettes rondes, armés de palettes au bout des bras. Silencieux. Leur demi-heure à eux est métronomique, impitoyable pour les voisins rêveurs qui zigzaguent dans l'eau, admirable aux yeux des piètres brasseurs. A midi, sur la terrasse, quelques vieux messieurs ici, quelques jeunes mères là débouchent une bouteille, tous également bronzés sous leurs cheveux blonds ou blancs.

Ici, le regard impitoyable sur le corps d'autrui se tempère d'esprit de place du marché. Les mères se connaissent, les retraités et les dames de la bonne société aussi. On observe quand même, bien sûr, comment le jeune père parle à sa petite fille qui vient, ravie, exhiber l'énorme pistolet en plastique jaune qu'elle a «emprunté» sur l'herbe, comment la championne filiforme plonge à l'autre bout du bassin, comment le gardien sermonne une Anglaise qui ose amener dans l'enceinte du bassin ses enfants revêtus d'un short et non d'un costume de bain. On regarde passer les grosses, les vraiment trop grosses, les toutes fines et les piercées. Mais rien d'insistant dans le regard, personne ici n'est super beau, hyper à la mode ni complètement barge ou crade. Dans cette piscine de commune prospère où les teints plus sombres sont présents mais rares, l'art de vivre vaudois garde tout son accent, tout son espace vital. Bonasse mais vigilant, il sait faire sentir jusqu'à la dernière gouttelette du bassin qu'elle est ici chez lui tout en tolérant que la piscine assure très civiquement son rôle de service public ouvert à tous. Cet art de vivre aussi susceptible qu'imperturbable se perpétue d'année en année, d'été en été, de neuf heures du matin à huit heures du soir. n