Une porte ouverte au centre-ville. Cette permanence sociale accueille des étrangers sans autorisation de séjour qui espèrent un conseil, une aide. Chaque semaine, des dizaines d'hommes et de femmes poussent la porte et s'asseyent autour de la table ronde. Ils écoutent ceux qui les précèdent et, quand vient leur tour, résument leur parcours. Il y a beaucoup de «clandestins» parmi eux, ils ont entendu dire qu'ici, on écoute sans enregistrer d'abord nom et adresse.

Cette famille-là est venue au grand complet, ils sont dix. La mère a l'air très jeune, elle n'a sans doute pas même 35 ans. Elle vit ici depuis un an avec son fils aîné de 17 ans, qui prend place à côté d'elle à la table ronde. Ils ont fait venir tout récemment les deux filles adolescentes, chacune avec son bébé et son copain, apparemment les pères des nourrissons. Assis avec eux un peu à l'écart, il y a encore les deux derniers enfants de la famille, des gosses de 7 ou 8 ans. Le père serait mort, la mère fait quelques ménages qui ne suffisent pas à nourrir tout ce monde qui habite dans deux studios et doit trouver un nouveau logement dans les dix jours. Que faire?

Questions, regards, longs silences, les assistants sociaux réfléchissent. A cette situation, à leur relative impuissance, aux impasses induites par l'afflux de sans-papiers. Que dire? Le garçon de 17 ans enfoui dans sa grosse doudoune noire est seul à comprendre approximativement le français, il traduit pour sa mère, répond aux questions. Il triture sa casquette et fait face. C'est lui le chef de famille, il est sans doute conscient que l'aide sociale ne va pas les tirer d'affaire par miracle. Repartir, rentrer dans ce pays lointain où ils n'ont rien que de mauvais souvenirs? Il murmure une réponse inaudible, son visage, bien qu'impassible, dit non. Je tente d'imaginer le poids sur ses épaules, les réflexions qui se bousculent dans son esprit. La mère, tassée sur sa chaise, ne manifeste rien.

Ils repartent avec leurs doudounes et leurs bébés emmitouflés. Leur désarroi est aujourd'hui bien habillé, ils ont sans doute leur réseau, leurs combines. Comment va s'y prendre ce garçon de 17 ans pour tirer derrière lui une famille aussi lourde? Je l'ai à peine croisé, il n'a presque rien dit et pourtant il restera dans ma mémoire tel qu'il était ce jour-là, assis à côté de sa mère, triturant sa casquette et faisant face.