En cette semaine de grand deuil européen, deuil doublé de la déception de voir Genève refuser une fois encore les droits politiques aux étrangers établis dans le canton, j'ai reçu l'autre jour une leçon d'originalité civique. Sur le moment, je me suis sentie presque vexée de n'avoir jamais, malgré les innombrables experts en militantisme politique que je côtoie, imaginé faire «ça». Et puis j'ai trouvé «ça» très bien et je me dis qu'en parler plus loin permettra peut-être à cet acte certainement totalement réprouvé par la loi de faire des petits à l'occasion de prochaines votations.

En fait, c'est tout simple: une de mes connaissances, aussi vaudoisement prudente qu'on peut l'être et plus fervente de sport que d'activisme politique, a pour ami un immigré, un homme qui est, lui aussi, tout ce qu'il y a de plus suisse. Européen du 2e cercle installé ici depuis quinze ans, il met autant d'ardeur à faire des heures supplémentaires qu'à cultiver son jardin. Bref, cet homme-là ne se mêle surtout pas de politique, lui non plus, mais il aimerait bien avoir des droits civiques dans le pays qu'il habite. Alors, depuis un an, les deux amis ont conclu un pacte: c'est l'immigré qui vote à la place du Vaudois. Celui-ci, acquis au vote par correspondance, passe à son ami les papiers lorsqu'ils arrivent par la poste et le laisse glisser librement sa vision des choses dans l'enveloppe. Heureusement, heureusement! sur les questions considérées comme importantes, prenez l'Europe ou l'Ecole vaudoise, leurs avis ne divergent pas totalement.

Il a fallu un petit zeste de défi doublé de pas mal de générosité aussi de la part du Vaudois pour que la pratique se mette en place. Tout ceci discrètement bien sûr, juste une enveloppe échangée très loin de tout discours intellectuel. L'Européen comme le Vaudois sont ravis de leur subversion miniature. Ils n'en ont pas soufflé mot à leurs épouses respectives, surtout que la chose ne s'ébruite pas. Le hasard a voulu que je sois introduite dans le secret de leur isoloir et j'ai donc aussitôt décidé de promouvoir cette initiative hautement civique, quitte à me voir priver de droit de vote pour publicité malvenue.