Morges un samedi de marché. De jolies «grandes sœurs Noël» vont et viennent à pas vifs sous leur courte houppelande à capuche rouge et guident les familles qui se pressent vers le Casino. C'est la fête de fin d'année du personnel Kudelski avec distribution de cadeaux aux enfants, chuchote-t-on sur les quais. Un bonhomme à barbe blanche extirpe ses paquets d'une remorque tirée par une ânesse et en tend un à chaque arrivant. Il y a du monde, tout fonctionne.

La vraie saynète de Noël se joue presque sans public, à deux pas de là, sur le quai près du débarcadère. Le rejeton de l'ânesse qui fait patiemment la figuration attendue auprès du père Noël en pleine action ne veut pas rejoindre la fête. Il a pourtant son rôle à tenir lui aussi, se laisser houspiller par les gamins. L'employé chargé de mater l'ânon se lance alors dans un numéro remarquable. D'abord méthode éprouvée, la carotte tendue sur la main, assortie d'une caresse affectueuse. Rien. La carotte s'éloigne au bout d'une canne à pêche improvisée, pour tenter l'animal de loin. Toujours rien. Suivent une série de manœuvres contradictoires. D'abord une poussée vigoureuse mais prudente des deux mains sur le cul de l'âne ne donne aucun résultat. Puis un «ah bon, si c'est comme ça, je te laisse, tant pis pour toi!» et l'homme s'éloigne avec une fausse indifférence. Enfin, quelques «dis donc, je ne savais pas qu'un âne avait la tête si dure» quêtent la sympathie des passants qui suivent la scène avec le sourire. Une dame vient à son secours. Elle s'approche de l'ânon, l'enlace d'un bras habillé de poil de chameau, lui murmure des mots doux: ça ne marche pas non plus.

Une heure plus tard, l'ânon a fait quelques pas sans quitter la plate-bande herbeuse du quai et dédaigne désormais les carottes. Une gamine lymphatique tient sa longe. L'employé continue à aller et venir entre le Casino et le gazon, à caresser, tirer, exhorter. Il précise maintenant aux passants qui s'attroupent qu'il n'a fait aucun mal à l'animal, qu'il aime beaucoup les bêtes. Au Casino, la fête de Noël va durer plusieurs heures encore et sur le quai, ces deux êtres magnifiques d'obstination pourraient bien jouer les prolongations jusqu'à la nuit. L'homme tire nerveusement sur sa cigarette pour parvenir enfin à ce qui a été prévu. L'ânon, lui, se laisse houspiller, c'est vrai, mais sur le territoire herbeux où il se sent en sécurité et qu'il a donc choisi.