Romainmôtier, dimanche après-midi, il pleut. La mousse ourle les rives du Nozon, elle éclaire les troncs penchés dans les prés comme les pierres qui émergent de la rivière gris-vert. Au centre du village, les rares touristes braquent leur vidéo sur des façades fermées. Tristounet. Avant toute chose, je m'assure que le tea-room du Môtier existe encore. Cette vaste salle boisée, une ancienne chapelle, est tellement d'un autre temps que, chaque fois que je la quitte, je me dis en refermant la porte que ce sera la dernière. Et apparemment, je ne suis pas la seule: la rumeur a couru récemment qu'un nouvel écriteau suspendu à l'extérieur trahissait affreusement l'esprit du lieu.

Mais pas du tout: la patronne est toujours là, une petite femme à la fois âgée et juvénile qui, dès que vous poussez la porte battante, vous sonde et vous situe de ses yeux cernés très noirs. A ses côtés, de larges tartes sur leur planche ronde, des théières de fonte et les vinyles qui propulsent à plein volume Jacques Brel et jazz Nouvelle-Orléans dans l'espace. Un chat encore, un feu, et au mur quelques visages à peine esquissés, troués d'yeux sombres, intenses comme les siens: des œuvres de son défunt mari. Dès qu'on la questionne, la dame s'anime et vitupère contre les maux qui ont envahi le village. Mais ses tartes disent aussi le moelleux et la douceur.

Dimanche, une heure de l'après-midi, la salle est presque vide. Deux jeunes hommes assis avec elle à la table ronde près du buffet: ils sont venus la voir, elle semble toute contente en changeant ses disques sur la platine. Le jazz swingue, Brel murmure et s'enflamme. Un peu plus tard, une jeune fille arrive, bavarde, s'attelle à la vaisselle. Elle propose «pour votre anniversaire, on pourra aller manger ensemble, ça vous dit?» La dame aux yeux noirs acquiesce «ce serait chouette».

Je pousse la porte du tea-room une fois par année, comme ça, par hasard. Dehors, le temps est toujours à la pluie et à la mousse, en accord avec l'atmosphère suspendue de la salle. Mais dimanche dernier, j'y ai perçu un petit autre chose, dans l'allure adolescente de la patronne, dans son sourire à demi épanoui. Une vivacité printanière. Et je me suis sentie heureuse de la voir entourée, même fugitivement, de trois jeunes gens apparemment sensibles à la douceur, au moelleux, tapis sous le dard inquiet du regard.