Résumé: Sans nouvelles de Lisa, Ulysse veut la rejoindre en Italie et use ses nerfs au guichet de la gare pour acheter un billet.

Il est à mille lieues de s'intéresser aux projets que mijotent ses collègues de la radio et de la télévision, notamment Eugène Bonvin,

dit «le chacal», et la bouillante Liliana Mustakova.

Ulysse fut extrêmement soulagé lorsqu'il constata qu'il y avait peu de monde aux guichets «service des réservations». Le hall était rempli de monde, mais les gens, assis sur des bancs ou sur leurs bagages, semblaient attendre autre chose. Ils avaient tous l'air très fatigué. Confiant, il avança jusqu'au guichet, mais quelqu'un l'attrapa par la manche.

– Vous devez prendre un numéro.

C'était une clocharde édentée qui lui parlait tout près de la figure.

– Là… Venez avec moi.

Elle le tira jusqu'à une sorte de borne qui distribuait des bouts de papier avec des numéros dessus. Ulysse en prit un. La vieille se pencha pour vérifier qu'il faisait tout comme il faut. Elle portait un T-shirt Superman, et sentait la crasse et le vin rouge.

– Voilà, c'est bien… Vous avez quel numéro?

– Le 114.

– Bien. Maintenant vous voyez le panneau lumineux là-haut. Il indique le numéro…?

– 68.

– Bien… Ça veut dire qu'il reste 46 personnes avant vous.

– Mais il n'y a que deux guichets ouverts sur huit?…

– Vous avez de la chance, le deuxième vient d'ouvrir il y a dix minutes. Mais ça dépend… Parce que le guichet numéro 2 ne s'occupe que des réservations ultérieures.

– Je pars aujourd'hui.

– Alors pour vous, c'est uniquement le guichet numéro 1.

– Merci madame.

– De rien. A votre service.

Elle retourna s'asseoir sur ses cabas, et déboucha sa bouteille, avec, dans les yeux, la satisfaction du devoir accompli. Ulysse décida d'attendre un moment pour voir à quelle cadence se libéraient les deux guichets. Il calcula une moyenne de quinze minutes par client francophone, et de vingt-cinq minutes pour les étrangers. Il fit un rapide calcul et arriva à la conclusion qu'il lui restait exactement 920 minutes d'attente, c'est-à-dire un peu plus de quinze heures. Et dans quinze heures on serait demain, et l'employé ne pourrait plus lui vendre de billet pour le jour même puisqu'on serait déjà demain. Il eut, un instant, l'impression de devenir complètement fou. La clocharde se leva d'un bond lorsque deux Japonais pimpants poussèrent la porte. Elle attendit qu'ils s'approchent naïvement des guichets et leur posa la main sur l'épaule… Ulysse resta assis à regarder le manège de la femme, dans un état de vacuité totale pendant plusieurs minutes, et tout à coup il eut une illumination. Il prit son téléphone portable et composa le numéro des réservations de billets par téléphone.

«Notre service est momentanément surchargé, veuillez rappeler plus tard.»

Il raccrocha. Les plaques rouges avaient envahi sa poitrine et tout son dos, et il se mit à éternuer sauvagement à plusieurs reprises. Il se demanda alors s'il n'était pas simplement allergique aux cons.

Il traîna dans la gare, fit un flipper, tilta la machine, et but trois bières au bar TGV. En repassant devant les guichets de réservation, il constata qu'on appelait le numéro 102 au panneau lumineux. Il sortit son billet froissé de sa poche, et le tendit à une jolie jeune fille qui venait d'entrer avec un sac à dos. Il se dit qu'ainsi il épargnerait les nerfs d'une candide touriste qui avait encore, pour l'instant, une assez bonne opinion de l'organisation des services publics suisses. Mais il n'eut pas le temps d'arriver jusqu'à la fraîche main qui se tendait, parce que la clocharde lui arracha le billet et l'avala.

– Vous n'avez pas le droit de faire ça.

Elle mâchonnait le billet et son haleine avinée lui soufflait à la figure.

– Vous avez eu votre chanche et vous ne l'avez pas prise. Ch'est bien fait. Maintenant ch'est trop tard.

Il la regarda avaler le bout de papier sans rien dire. Il y avait tant de rancœur dans les yeux de cette femme, tant de fatigue, qu'il eut le sentiment qu'en lui disant cela, elle lui avait simplement résumé sa vie.

Ulysse quitta la gare à grandes enjambées et rentra à la maison. Il prit deux antiallergiques et alla arracher les mauvaises herbes dans le potager jusqu'à la tombée de la nuit. Ensuite, il entra dans la chambre de Max, alluma la Super Nintendo et fit quatre parties de «Time crisis II» à la suite. Il dégomma une douzaine d'hélicoptères, tua au moins trente agents secrets méchants et sauva la vie du sous-produit de Lara Croft qui se dandinait sur l'écran. A vingt et une heures, après avoir fait manger les enfants, il prit la voiture et se rendit aux studios. C'était presque l'heure de son émission.

Nana était déjà installée en régie et l'attendait.

– Salut Ulysse, tu connais la nouvelle?

– Non.

– Le chacal va faire une émission TV.

– Bon débarras.

– Non mais tu sais de quoi il s'agit?

– Comment veux-tu que je le sache…

– Oh! tu ne vas pas bien toi. Ecoute, ça va te remonter le moral. Bonvin a eu l'idée du siècle, il va faire une sorte de loft story, mais avec des débiles, des malades et des toxicos.

– Qui sponsorise?

– Les assurances maladie «Ray-assurances» et Liliana Mustakova.

(A suivre)