Résumé: Les quatre candidats de l'émission «Sana-story» imaginée par Eugène Bonvin alias «le chacal» se retrouvent par hasard dans une poste, bloqués par un employé revêche à l'heure de la fermeture. Loin des projets de son ambitieux confrère, Ulysse se morfond parce qu'il n'a pas réussi à joindre Lisa. Jusqu'au moment où, animant son émission nocturne de confidences radiophoniques…

Bienvenue à «Je vous écoute»…

Parlez, parce que je vous écoute.

C'était une voix féminine et douce.

– Bonjour Ulysse.

– Bonjour, qui est-ce?

– Je préfère ne pas dire mon nom.

– Pas de problème. Qu'est-ce qui vous arrive?

Ulysse fit comprendre à Nana qu'il voulait un autre verre. Nana lui fit un signe de dénégation à travers la vitre de la régie. La voix anonyme dans le casque était très lointaine et très triste, et Ulysse ne se sentait vraiment pas la force, ce soir, de remonter le moral à qui que ce soit. Pendant la première heure, il avait déjà eu droit au séminariste et à ses champignons, et au fidèle et brave Claude, le chauffeur de taxi du Texas.

– Je voudrais vous demander conseil, à propos… A propos de ce qui arrive à une amie à moi.

– Allez-y…

– Voilà… Cette… heu… amie a quatre-vingts ans, et elle vient de tomber amoureuse d'un garçon qui est beaucoup plus jeune qu'elle.

– De combien?

– Il a juste trente ans. Il est très très beau. Et elle est très laide.

– Ils ont donc cinquante ans de différence.

– Exactement. Lui voudrait avoir des enfants, ce qui est normal, mais elle est si fatiguée qu'elle a peur de ne pas y arriver.

– Si elle ne se sent pas prête à avoir un enfant, il faut qu'elle y renonce. A quatre-vingts ans, il me semble qu'on a le droit de disposer de son corps. Bon… Il est très beau, elle est très laide, ils ont cinquante ans de différence et quoi encore? Elle est très riche et il est pauvre et vénal?

– Ne vous moquez pas.

– Oh, je ne me moque pas. Continuez…

– Cette, cette… amie est tombée enceinte dernièrement.

– Magnifique! Vive la science!

– Ça… ça n'a rien à voir avec la science. C'est arrivé par… les voies naturelles.

– Encore mieux. Vive la nature, et vive le papier glacé de «Newlook»!

– Mais elle vient juste de faire une fausse couche, et elle n'ose pas le dire à son ami. Elle a peur qu'il la quitte pour une autre, plus jeune, qui lui ferait des enfants sans problème.

– Dans quelle maison de retraite habite votre amie?

– Elle est encore à la maison, chez elle. Avec ses enfants et son chien.

– Ses enfants? Elle a déjà des enfants d'un premier mariage?

– Oui, deux. Un garçon un peu fou, et une fille très gentille. Et aussi un vieux chien plat, très sentimental.

– Ils ont quel âge?

– Heu… Le fils a… cinquante et un ans, il est chimiste ou violoniste, je ne sais plus, et la fille a soixante ans et elle vit encore chez sa mère. C'est d'ailleurs très pénible pour la mère, parce qu'elle se fait du souci. La fille est toujours plantée devant la télévision, vous comprenez… Et le reste du temps elle lit les programmes TV… Et le chien je ne sais pas exactement ce qui ne va pas chez lui… Mais en tout cas, ils lui manquent tous beaucoup.

– Pourquoi? Elle n'est pas chez elle actuellement?

– Non. Elle est à l'étranger. Pour affaires. Mais ça n'est pas une mauvaise mère vous savez, les enfants ne sont pas tout seuls, il y a quelqu'un qui s'occupe d'eux.

– Heureusement, parce que c'est vrai, ils sont encore petits. Comment s'appelle votre amie?

– Heu…

Il y eut un silence, et la voix reprit tout doucement…

– Virginia. Virginia Woolf.

– Donc je résume… Votre amie Virginia Woolf, qui a quatre-vingts ans et qui est très laide et très riche, vient de faire une fausse couche à l'étranger, toute seule dans une chambre d'hôtel…

– Pas dans une chambre d'hôtel. Sur un vélomoteur.

–… D'accord, sur un vélomoteur, et elle n'ose pas rentrer à la maison de peur que son amant, qui a cinquante ans de moins qu'elle et qui est très beau et très vénal, ne la quitte pour une plus jeune, sans le sou et très belle qui lui pondrait des enfants à la chaîne. Une sorte de serial-mother, c'est ça?

– C'est exactement ça.

Ulysse s'était levé de sa chaise et arpentait le minuscule studio dans tous les sens. Il fit signe à Nana qu'elle branche la voix du téléphone dans les colonnes, il posa son casque sur la table et alluma une cigarette en tremblant.

Il y eut un silence et la petite voix demanda:

– Qu'est-ce que vous faites, je ne vous entends plus…

– J'ai allumé une cigarette.

– Vous ne devriez pas, ça n'est pas bon pour l'asthme.

– Vous savez, je me mets à la place de ce jeune homme asthmatique qui, s'il est aussi beau que vous le dites, pourrait se taper Claudia Schiffer où il veut et quand il veut.

– Non… Quand même pas Claudia Schiffer…

– Et pourquoi pas?

– Il a du goût.

– Bon. Alors Lara Croft.

– Lara Croft non plus. Il n'aime pas les gros seins.

Nana fit signe à Ulysse. Irrité d'être interrompu, il remit son casque l'espace d'un instant.

– Ulysse, il y a l'info qui réclame l'antenne. C'est Coûfontaine, il dit qu'il y a une prise d'otages à la poste, et qu'il veut l'antenne tout de suite, qu'est-ce qu'on fait?

Ulysse avait retrouvé Lisa, et il ne voulait pas la perdre.

– Donne-lui l'antenne. Je prends Virginia Woolf sur une autre ligne.

(A suivre)