Résumé: Pour reprendre contact avec Ulysse, Lisa a choisi de l'appeler en direct à la radio pendant son émission de confidences nocturne. Au même moment, coup de théâtre, les quatre candidats choisis par «le chacal» pour sa nouvelle émission «Sana-story» sont pris en otage dans un bureau de poste par un Népalais paniqué.

«Ici Coûfontaine… Il est vingt-trois heures et douze minutes, et je suis actuellement dans le hall de la grande poste centrale, où le preneur d'otages réclame que justice soit faite. Il s'agit de Sinandra, un Népalais de 28 ans réfugié dans notre pays. Les otages sont au nombre de quatre. Il y a une femme, bien connue de nos auditeurs, puisqu'il s'agit de Liliana Mustakova qui anime la fameuse émission Culture point com sur votre télévision. Un fonctionnaire de l'institut médico-légal prénommé David, et qui est en fait le propriétaire de l'arme du preneur d'otages; un Monsieur Jakob, spécialiste de la maladie de Creutzfeldt-Jakob et, peut-être, le plus dramatique, un handicapé moteur cérébral d'une trentaine d'années prénommé, je crois, Jean-Louis…»

Dans son appartement minable, le chacal n'en croyait pas ses oreilles. Tous ses invités étaient pris en otage en même temps et à moins d'une semaine de la première de Sana-Story. C'était à la fois terrible et magnifique. Terrible parce que si ça durait trop longtemps, ils parleraient forcément entre eux. Jean-Louis apprendrait qu'il n'allait pas participer à un jeu télévisé samedi, mais à un reality show, et il faudrait trouver un autre type à l'AI pour le remplacer. Mais le pire c'était Liliana. Si elle apprenait qu'elle était en fait la nymphomane de service de Sana-Story, elle risquait de lui couper les vivres, et l'émission serait supprimée avant même d'avoir commencé.

… Et magnifique parce que ça ferait une pub d'enfer à Sana-Story.

Il avait attendu Liliana jusqu'à vingt-deux heures, puis, en désespoir de cause, il avait ouvert son frigo, bu deux litres de Sinalco et mangé un vieux paquet de raisins secs, avant de vérifier une fois de plus sur papier le fonctionnement de l'émission de samedi. Il mit la radio plus fort… Coûfontaine semblait totalement exalté, on aurait dit qu'il couvrait la finale du Mondial de foot.

– David, vous avez fourni l'arme au preneur d'otages. Pourquoi? Est-ce que la situation actuelle au Népal vous touche particulièrement?

– Non. Mais vous lui avez conseillé de s'immoler par le feu pour avoir son timbre, et un réchaud à fondue c'est bien, c'est propre pour s'immoler par le feu. Est-ce que quelqu'un ici peut dire à ce dingue qui est vers le bancomat d'arrêter de bouger tout le temps, ça me rend fou…

Coûfontaine n'écoutait absolument pas les réponses, il ne pensait qu'à ses questions.

– Merci David. Je me tourne vers Monsieur Jakob qui semble littéralement terrorisé par la situation. Monsieur Jakob, vous avez peur pour votre vie, c'est ça?

– J'ai peur surtout pour samedi. Je dois absolument réussir à toucher cette côte de bœuf à mains nues, et à sucer ces os à moelle que j'ai là dans mon sac, avant samedi. C'est mon défi dans Sana-

Story. Parce que le livre que j'ai écrit sur le prion, et qui s'appelle Prions pour le prion, je l'ai publié à compte d'auteur. Et j'ai tout perdu, monsieur. J'ai peur, parce que mon assurance maladie me coûte quatre cents francs par mois, et qu'ils m'ont refusé les subsides que j'avais demandés, parce qu'à cause du livre ils savent que je suis condamné et que je vais leur coûter très cher en frais médicaux. Alors avec Sana-Story, je pourrais économiser ces quatre cents francs par mois jusqu'à ma mort si je tiens jusqu'à la troisième semaine.

–… Chers auditeurs, tout cela est un peu confus. Mais je pense que vous ressentez comme moi, la grande émotion qui se dégage de ce témoignage en direct. Je me tourne à présent vers l'otage la plus médiatique… Liliana Mustakova bonsoir…

– Bonsoir.

– Si vous deviez mourir ce soir, qu'est-ce que vous aimeriez laisser derrière vous?

– Il me semble que je laisse déjà beaucoup. Toutes ces émissions sur l'art, où je reconsidère la position de l'artiste dans notre société…

– Bien. Mais quelque chose de plus personnel?

– Ma collection de chapeaux. Et aussi une histoire d'amour inachevée, qui aurait pu devenir un exemple de sacrifice et de renoncement au pouvoir. Par amour des agrafeuses, je le dis en direct à l'antenne, j'aurais pu renoncer à exercer ma profession de foi: la défense de la culture.

Coûfontaine baissa la voix.

– Merci. Je m'avance maintenant avec précaution vers le preneur d'otages qui, je vous le rappelle, parle le népalais uniquement… Il tient une allumette dans la main gauche et une enveloppe dans la main droite, c'est pour vous dire à quel point la situation est tendue. Sinandra bonsoir, vous êtes en direct, des milliers d'auditeurs vous écoutent, quelle est votre principale revendication?

– Un timbre qui colle.

Coûfontaine reprit le micro.

– Il dit: «Que la justice soit rétablie dans mon pays.»

Le chacal, couché en caleçon sur son lit, se mit les doigts au nez et grogna: «Ça c'est bien ces cochons de journalistes… Ils seraient capables de demander à un type qui vient de sauter du douzième étage si tout va bien. Bon… Ben, c'est pas tout ça, mais va falloir y aller.»

(A suivre)