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Pourquoi et comment «Le Temps» parle de sexualité? 

«Le Temps» accorde depuis longtemps une place importante aux sujets liés à la sexualité. Pourquoi? L’évolution de la société et ses tabous, ses pratiques, ses représentations méritent d’être décryptés parce qu’ils sont, selon nous, plus politiques qu’il n’y paraît

Faut-il vraiment parler de sexualité dans «Le Temps», comme notre quotidien le fait depuis de nombreuses années? Si oui, comment vulgariser sans tomber dans la vulgarité? Trois courriers de lectrices nous sont parvenus cette année, nous interpellant sur nos choix éditoriaux. D’une part, sur le choix même d’évoquer la pluralité des sexualités et des pratiques dans nos articles, un domaine qui relève «de la plus stricte intimité», exprime une lectrice. D’autre part, au sujet des interventions de la journaliste spécialisée Maïa Mazaurette, qui signe pour Le Temps la chronique «Eros & Controverse» (ainsi que pour Le Monde la chronique «Le Sexe selon Maïa»).

Une lectrice estime ainsi que «les chroniques sur la sexualité décryptent avec complaisance l’évolution des moeurs sexuelles», parti pris jugé «déshonorant» pour notre quotidien. Une autre avance que les sujets liés à la sexualité au sens large et à la pornographie en particulier devraient être l’apanage de la presse de boulevard. 

La question mérite d’être posée et la page Hyperlien nous permet d’ébaucher une réponse – et de remercier au passage nos lecteurs attentifs pour leurs courriers.

«Le social ne s’arrête pas à la porte de la chambre à coucher»

Paradoxalement, la réponse se trouve en partie dans le reproche même qui nous est adressé: selon nous, «décrypter l’évolution des moeurs», sexuelles ou non, relève bien de la responsabilité d’une rubrique société. L’ambition du Temps – et de bien d’autres quotidiens – est d’évoquer, avec respect et tolérance, la pluralité des situations et des réalités que recouvre ce vaste sujet en 2019. Et ce, pour une raison simple: si elle est souvent cantonnée à la sphère privée, la sexualité n’en est pas moins politique. Elle est même un objet d’étude sociologique, son analyse se penchant autant sur la sexualité elle-même que sur la société qui produit les pratiques et leurs représentations. En d’autres termes, comme le souligne la sociologue Nathalie Bajos, «le social ne s’arrête pas à la porte de la chambre à coucher».

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Qu’il vise les clichés historiques liés au plaisir féminin, les diktats que subissent les hommes encore aujourd’hui, l’évolution de la pornographie ou encore les droits des personnes LGBTQI+, le tabou qui pèse sur la sexualité nous concerne et nous affecte tous en tant que société. En découlent des questions de santé publique, la perpétuation de stéréotypes genrés d’un autre siècle, et des rapports de dominations qu’il serait irresponsable d’ignorer simplement parce qu’ils nous font rougir. 

Les clichés ont la vie dure

Si chaque article pris individuellement peut sembler trivial, ou chaque chronique complaisante (le format même de la chronique exigeant un ton tranché et la mise en avant d’un point de vue situé), chacun d’entre eux se base sur une étude, un livre, un mouvement artistique, une question que des acteurs politiques, culturels ou sociaux ont pris la peine de relever. Certains enjeux reviennent année après année et peuvent sembler redondants, mais les clichés ont la vie dure. Se détourner de ces sujets et de ceux qui les incarnent parce qu’ils dérangent en s’écartant d’une norme sociale, ou les exclure d’un journal par principe, revient selon nous à les exclure de la société. 

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