Dans les salons automobiles, les prototypes attirent les visiteurs comme des aimants. Ce sont des exercices de style et de technologie à exemplaire unique et, en général, sans lendemain. Leur mission première est de renforcer l'image d'un constructeur. Grâce à eux, même les marques les plus ternes donnent l'impression d'être visionnaires. Souvent hélas, leurs carrosseries sont taillées dans la tôle fine de l'esbroufe.

Il est rare de se voir confier le volant d'un tel prototype, ou «concept car». Pour les simples raisons qu'ils sont façonnés à la main par des artisans, que leur coût est exorbitant et qu'ils sont aussi fragiles que du verre, à tout le moins entre les mains de journalistes. Merci donc à Chrysler d'avoir osé me confier, voilà quelques semaines, sur une route privée, quelques-uns de ses récents prototypes. Consignes express: ne pas dépasser les 50km/h! douceur extrême avec les commandes! A dire la vérité, la conduite de ces engins futuristes est un exercice de déception. Conçus de bric et de broc, ils grincent et se trémoussent, calent et hoquettent, tiennent la route comme une machine à Tinguely, freinent aussi bien qu'un puck sur un lac gelé. Le gouffre entre la part du rêve et la part du bitume est abyssal.

Le prototype Chrysler Chronos incarne bien le décalage. Dévoilé en 1998, ce luxueux coupé biplace affiche une merveilleuse démesure. Un capot sans fin, un profil aussi bas que musculeux, des roues immenses, une calandre agressive: le véhicule résume à lui seul toute la volonté de puissance transbahutée depuis un bon siècle par l'objet automobile. Epate supplémentaire, le moteur est un 6 litres V10 de 350 chevaux. Et ce nom littéralement titanesque, Chronos, comme si le nom du père de Zeus avait été enrichi d'un «h» pour mieux suggérer la course du temps, la vitesse, l'allure dans toutes les acceptions du terme. A bord, ceints de cuir et bois rares, les compteurs blancs évoquent d'ailleurs des chronomètres sportifs.

Sur le petit anneau routier réservé par Chrysler, la Chronos roule sur cette première impression. Pesant, imprécis, le prototype évoque le titan Cronos tel qu'il est représenté par les allégories picturales du settecento: un vieillard chenu. Pas moyen de vérifier la vitesse, ou le régime du moteur: l'instrumentation de bord est factice. Les compteurs blancs sont des trompe-l'œil: aucun d'entre eux ne fonctionne. Les aiguilles de la petite horloge ronde, au milieu de la planche de bord, sont ainsi au repos. Dans le formidable prototype Chronos, le temps ne s'est même pas arrêté: il n'est jamais parti.