New York, 2 novembre, tôt le matin. Un mauvais vent d'hiver étreint le site de Ground Zero. Si le chantier bruisse d'activités de reconstruction, il n'y a en revanche personne au bord du gouffre. Les autorités de la ville ont fini d'installer, sur le côté ouest de Church Street, un mur d'observation de 500 mètres de longueur, flanqué d'un trottoir de 10 mètres de largeur. Haute de quatre mètres, la barrière métallique clôture le site aussi bien qu'elle permet d'entrevoir le lieu du crime. Ce métal sera bientôt si froid que la peau s'y collera. Le mur d'observation est ponctué de panneaux plastifiés à fond noir. Au milieu de la longue barrière, plusieurs d'entre eux donnent le nom des 2800 victimes de la catastrophe. D'autres panneaux évoquent par l'image et le texte le destin des gratte-ciel du World Trade Center, leur construction, leur vie au jour le jour, leur destruction.

Prise d'avion par une fin d'après-midi d'hiver, en 1976, une photographie noir et blanc montre les ombres titanesques projetées par les deux tours sur la presqu'île. Le commentaire qui accompagne l'image est remarquable. Son auteur suggère que les buildings étaient les gnomons d'un cadran solaire: ils marquaient l'heure en faisant ombre sur une surface plane qui avait les dimensions du sud de Manhattan. Le commentaire, qui en est vraiment un, poursuit en se demandant si cette photographie-là n'est pas à sa manière prémonitoire, comme porteuse d'une menace à venir. Les ombres titanesques, sur la vue aérienne, assombrissent le plus puissant quartier d'affaires de la planète. Ce texte crépusculaire, inattendu sur Ground Zero, se garde de filer plus loin la métaphore. Il faut dire qu'elle se déroule facilement: à trop faire d'ombre autour de soi, on risque à la fois de tomber de haut et de voir le temps s'arrêter.