Vingt-trois chapitres, 250 pages, des années d'enquêtes si ardues qu'il n'y a pas un, mais deux auteurs au livre, lequel évoque une conversation de dix minutes qui s'est tenue il y a cinquante-cinq ans. Voilà, à gros traits paradoxaux, comment se présente Wittgenstein's Poker (Editions Faber, Londres), signé par deux journalistes de la BBC, David Edmonds et John Eidinow. L'histoire s'est jouée au soir du vendredi 25 octobre 1946, à Cambridge. Une phalange d'étudiants et de professeurs de King's College se réunissent dans une pièce mal chauffée, pour parler philosophie. Il y a là Ludwig Wittgenstein, ainsi que Bertrand Russell. L'assistance accueille un invité exceptionnel, Karl Popper, qui vient d'être nommé professeur de logique à la London School of Economics. Chacun attend la passe d'armes entre Wittgenstein et Popper. Ils ne se sont jamais rencontrés, et ne se rencontreront d'ailleurs jamais plus. Ils ne s'apprécient guère, et concourent tous deux au rang de premier philosophe de leur temps. Personnalité incandescente, Ludwig Wittgenstein croit que la philosophie n'est qu'une série d'énigmes linguistiques. Plus retenu, Karl Popper estime que la philosophie traite de problèmes concrets, en prise directe avec le monde. Ce qui devait arriver arrive. Pendant dix minutes à peine, les deux titans s'affrontent. Popper pose ses idées, Wittgenstein les pulvérise. A un moment donné, empoignant un tisonnier dans l'âtre, et l'agitant sous le nez de son adversaire, Wittgenstein enjoint Popper de lui donner un exemple de principe moral. La réponse fuse: «Ne pas menacer un conférencier invité avec un tisonnier!» Wittgenstein est hors de lui, et bientôt hors de la pièce, porte claquée. Le duel verbal fait aussitôt le tour des milieux académiques, jusqu'en Nouvelle-Zélande. Il reste aujourd'hui célèbre, sous différentes versions, tant le propre de ce genre d'histoire est de se transformer au fil des ans. Les deux journalistes de la BBC ont retrouvé neuf témoins de la légendaire conversation («La philosophie paraît favoriser la longévité», ironisent les auteurs). Ils confrontent les versions des survivants, dissèquent les personnalités des deux philosophes, tout deux Viennois d'origine juive. Ils évoquent leurs idées, leurs parcours, leurs milieux sociaux. Que sont dix minutes de 1946 vues depuis 2002? Une bonne idée de livre, bien sûr. Un ouvrage qui serait à la fois biographique, historique, philosophique, journalistique, et qui parlerait du temps qui passe, en se contractant et se dilatant comme un tisonnier chauffé à blanc.