A 33 ans, Sébastien * a décidé d’aller mieux. Et a passé les vingt et une années suivantes à chercher des réponses à ses «difficultés de fonctionnement». Psychothérapie: trois ans. Processus Hoffmann: huit jours «enfermés dans une maison dans le Jura avec trois thérapeutes. Je ne sais pas comment je me suis retrouvé là.» Méditation zen et travail sur la voix: cinq week-ends par an. Séances de massages énergétiques. Séance avec une femme qui lui fait choisir des fioles dans une valise et en déduit les problèmes qui l’habitent en parlant de ses vies antérieures. Chamanisme avec tambours: trois fois, «c’était puissant!». Gestalt-thérapie: six mois, «mais j’ai assez vite senti les limites».

En se remémorant toutes ses expériences, Sébastien est épaté lui-même: «J’ai abordé plein de choses sous des angles différents. Tout est complémentaire. En revanche, je n’ai rien creusé, à part la méditation.»

Le patient tout-puissant

Les exemples comme celui de Sébastien sont nombreux, et les méthodes pour tenter d’aller mieux sont infinies. Gaston Ouvrard, qui chantait «Je n’suis pas bien portant» dans les années 1930, aurait été comblé de nos jours… Selon le Dr Nicolas Belleux, psychiatre et psychothérapeute à Lausanne, cette tendance au tourisme thérapeutique a été amorcée à la fin des années 1990. «Pour les générations précédentes, le médecin était celui que l’on respectait et que l’on n’osait pas contredire. Et le psy était à éviter absolument. Cette donne a changé avec l’arrivée d’internet. Le patient a eu la possibilité de s’instruire grâce à l’accès facilité aux articles scientifiques. Il y a alors eu un renversement de la relation. De médecin tout-puissant, on est passé au patient tout-puissant.»

En parallèle, c’est le boom de maladies comme le burn-out, qui nécessitent un soutien psychologique. L’explosion des médecines alternatives a concordé avec ce changement de paradigmes. «Le patient a commencé à chercher la meilleure solution pour lui» explique le Dr Belleux, également vice-président du Groupement des psychiatres-psychothérapeutes vaudois.

Espoirs et confusions

Les risques de ce type de tourisme? Ne jamais terminer le traitement. Picorer, sans approfondir. Pire: consulter plusieurs thérapeutes en parallèle, émettant chacun des avis différents, et plongeant le patient dans un état confusionnel énorme. «Certaines thérapies peuvent être complémentaires, mais parfois les mélanges sont explosifs, souligne le Dr Belleux. Si je vois mon généraliste, mon cardiologue, mon maître reiki, ma masseuse et ma cartomancienne, a priori ça ne posera pas de problème. Mais si je consulte un acupuncteur et deux personnes qui travaillent sur les énergies, cela va créer des conflits.»

Les personnes qui testent plusieurs méthodes en même temps devraient donc en parler à leur brochette de thérapeutes. Une précaution que n’a pas prise Lucie * lorsqu’elle a voulu mettre toutes les chances de son côté pour tomber enceinte. Alors que les médecins lui donnaient 5% de chance de devenir maman, elle a testé plusieurs méthodes alternatives, en plus des traitements hormonaux: «J’ai eu besoin de voir des gens qui renforcent mon espoir.»

Un profil assez flou

Acupuncture, méthode de travail sur les «nœuds émotionnels», psychologie brève, massages énergétiques avec une thérapeute «qui rote les énergies négatives»… «Je ne me suis même pas demandé si c’était bien ou pas de tout faire en même temps, et eux ne m’ont pas posé de question non plus. Mais je pense que le tout, cumulé, a fait que mon bébé est venu au monde.»

Peut-on dresser le profil psychologique d’un «touriste thérapeutique»? Pour le Dr Belleux, il y a une certaine méfiance, et de la difficulté à laisser le contrôle à un professionnel. «Il peut aussi y avoir une part de révolte contre la corporation médicale. Le profil est assez flou, mais les vrais touristes auront de la peine à se soigner. Ils fuient dès que l’on commence à aborder le sujet qui fâche… «Généralement, on découvre que l’on a affaire à ces personnes quand on demande leur dossier et qu’elles refusent que l’on prenne contact avec les anciens thérapeutes. On sent que le suivi risque d’être bref et qu’on fait partie d’une longue liste de soignants. Mais nous avons toujours l’espoir d’aider une personne à changer son mécanisme et à trouver le bien-être!»

* Prénoms d’emprunt.