«Terre de bagne», le cri de l’insurgé Péan

Parmi ces Suisses qui ont contribué à façonner la France, Charles Péan (1901-1991) occupe une place à part, dans l’ombre carcérale. Nous sommes en 1928, cinq ans après l’enquête d’Albert Londres sur le bagne dans le Petit Parisien. L’émoi suscité par les écrits du journaliste, qui, une fois de plus, a su mettre «sa plume dans la plaie», déstabilise le puissant Ministère des colonies, qui règne, depuis le Second Empire, sur le «territoire pénitentiaire» guyanais.

Rendre le bagne «humain», et réhabiliter la mission civilisatrice de l’administration coloniale, est urgent. Une requête déposée, dès 1918, par Albin Peyron, général de l’Armée du salut, pour envoyer sur place une mission de «salubrité» est exhumée. Son émissaire, après le désistement d’un officier salutiste anglais de Port of Spain (Trinidad), sera le major Charles Péan, né en France d’un père genevois et d’une mère galloise, et de nationalité suisse. Donc a priori neutre.

Impasse pénitentiaire

L’intéressé embarque le 5 juillet 1928 sur le paquebot Puerto Rico à destination de Fort-de-France (Martinique), où il est transféré sur le Biskra, qui le dépose à Saint-Laurent-du-Maroni le 28 juillet. Plus rien, pour ce baptisé catholique converti au protestantisme, ne sera comme avant. Le bagne l’absorbe, le transfigure. Avoir vu, dès ses premiers jours à Saint-Laurent, un bagnard infirmier remplacer le contenu d’ampoules à la demande de codétenus malades, pour leur injecter de l’eau salée afin d’infecter leurs plaies, l’a convaincu de l’impasse pénitentiaire: judiciaire, morale, humaine. «Jamais le bagne n’a amené un homme à s’amender. Au contraire, il a souvent achevé de le pourrir», écrit-il au retour dans son livre Terre de bagne, suivi en 1933 par Le Salut des parias.

Les mots de Péan sont ceux d’un salutiste, sans rien cacher des vices, des bagnards, de leurs crimes, ou de la peur qui hante les surveillants. Tout y est: la peine de double chaîne, qui condamne le forçat à être entravé jour et nuit; le «doublage», cette règle infâme qui impose aux transportés, au-delà de cinq ans de travaux forcés, de demeurer à perpétuité en Guyane; les inégalités terrifiantes entre prisonniers assignés aux travaux forestiers et ceux «planqués» dans l’administration, les cuisines ou les hôpitaux; les combines sordides pour cacher leur «plan», ce tube porte-monnaie que les détenus planquent dans leur intimité; l’échec des «concessions», ces lopins de terre octroyés à des forçats libérés; la terreur imposée par les «forts à bras», ces bagnards caïds qui s’arrogent le droit de vie ou de mort sur leurs codétenus…

Charles Péan est venu sauver les âmes noires des forçats pour lesquels il ouvre une mission à Saint-Laurent, aujourd’hui transformée en école adventiste. Il va, jusqu’à la fermeture du bagne en 1952, sauver en quelque sorte l’âme de la République: «Pour réduire au minimum les risques de récidive, ce que nous avons organisé en Guyane devrait l’être en France, sur une plus vaste échelle», préconise-t-il en 1935. Il n’en sera rien. Mais en juin 1938, l’abolition du bagne est décrétée. Tandis qu’en urgence des moustiquaires sont enfin envoyées aux prisonniers. Relayé par de nombreux politiques français, le cri du Suisse Péan a été entendu.