«Seigneur Viracocha, Terre Mère, Seigneur Soleil, Mère Lune, Mère Lagune, Monsieur notre Président, Madame notre Présidente de l’assemblée constituante, frères et sœurs constituants.» C’est ainsi qu’un membre du parti bolivien Alianza Social s’adresse, en 2007, aux entités diverses présentes (chacune à sa façon) dans la salle où se déroulent les travaux qui conduiront le pays à l’adoption d’une nouvelle constitution. À l’issue du processus, lancé par le président Evo Morales, la Bolivie finira par inscrire la Pachamama, la Terre Mère divinisée des peuples andins, en tant que sujet juridique dans sa loi fondamentale. L’Equateur fera de même en 2009. Dans ce pays, on peut désormais déposer une plainte au nom d’un cours d’eau pour protéger les droits de celui-ci. Cela a été fait pour la rivière Vilcabamba en 2011.

Exemples éclatants de relativisme culturel, d’un multiculturalisme aboutissant à intégrer les cosmologies indigènes dans les rouages de la démocratie contemporaine? Pas exactement. Car la notion de multiculturalisme présuppose qu’il existe, justement, de multiples cultures face à une seule nature; cela renvoie au dualisme nature/culture, qui caractérise la pensée occidentale depuis Descartes et les Lumières. Ce qui se joue dans ces deux pays latino-américains, c’est autre chose. C’est un exemple de ce que les auteurs rassemblés dans le dernier numéro de Tsantsa, publication annuelle de la Société suisse d’ethnologie*, appellent le «tournant ontologique en action». C’est un virage dans la façon de comprendre comment des réalités multiples surgissent des relations entre les entités qui, d’une manière ou d’une autre, remplissent le monde: humains, animaux, plantes, artefacts, cailloux; ou encore esprits tels que la «Maman-Fleur» du peuple Li, de l’île chinoise de Hainan: un être céleste qui remue un chaudron où flottent des âmes qui, une fois jetées sur terre, vont habiter indifféremment une forme animale ou humaine, selon le corps dans lequel elles sont tombées.

Naturaliste ascendant animiste

Sans souci d’exhaustivité ou de synthèse, le dossier réuni dans Tsantsa livre une série d’instantanés du «tournant ontologique» en train de se faire en anthropologie. Enjeux pratiques: prendre au sérieux les ontologies des autres permet la coexistence, sur une planète globalisée, de groupes humains dont les manières de s’engager dans le monde créent des réalités multiples et divergentes; mettre à distance l’ontologie occidentale permettra aussi, peut-être, d’accroître les chances de notre survie sur Terre dans une situation d’urgence écologique. Enjeux théoriques: il s’agit de surmonter notre manie de raisonner par oppositions binaires – corps/esprit, nature/culture, sujet/objet.

Définissons. L’ontologie est «l’étude de l’être en tant qu’être» (merci Aristote) ou (c’est peut-être un brin plus clair) «l’étude des propriétés générales de tout ce qui est» (merci Wikipédia). L’anthropologue français Philippe Descola** dénombre quatre grands «canevas ontologiques»: naturaliste (celui de la science et de la pensée occidentale), animiste ou «animique» (selon lequel tout ce qui existe a une âme et ne se distingue que par sa «physicalité»), analogiste (qui voit toutes les entités existantes comme différentes entre elles, mais avec des points communs qui permettent d’établir des correspondances) et totémiste (pour qui les différences entre deux espèces animales expliquent les dissemblances entre deux êtres humains). En Europe, nous sommes en principe naturalistes, mais nous devenons analogistes lorsque nous lisons un horoscope ou lorsque nous entrons en interaction avec un robot. Nous sommes tous hybrides, en réalité.

On parle bien aux cailloux

Qu’est-ce donc que ce tournant? «Il consiste à toujours comprendre l’être en tant qu’autre. On part du principe qu’aucun être, qu’il s’agisse d’un humain, d’un animal, d’un végétal ou d’un artefact, n’existe par et en lui-même, mais que tout prend forme en interaction avec d’autres entités ou «puissances d’agir». Les choses se définissent, émergent, se matérialisent mutuellement», explique l’anthropologue Saskia Walentowitz, coordinatrice de ce volume avec Frédéric Keck et Ursula Regehr.

Généalogie: «Ce tournant découle de la convergence entre des approches qui se sont développées au cours des dernières décennies. Il y a pour commencer les science & technology studies, l’ethnographie de la pratique scientifique. Celle-ci s’intéresse à la façon dont les scientifiques font émerger, à travers leurs pratiques, des faits qui constituent dès lors une réalité. Elle montre ainsi comment cette réalité est construite, fabriquée.» La réalité émergeant du travail scientifique est tout autre, à l’évidence, que celle qui advient lorsque les Inuits s’adressent à un empilement de pierres inukshuk au bord du chemin, ou lorsque les autochtones des prairies canadiennes parlent, dans une suerie (sweat lodge), à des cailloux chauffés au rouge avec lesquels ils perçoivent un lien de parenté. «On ne part plus du principe qu’il existe un monde extérieur à nous et qu’il suffit d’avoir les bonnes méthodes pour partir en immersion et le décrire. Il s’agit de reconnaître que, par les méthodes mêmes qu’on emploie, on participe à la matérialisation d’une certaine réalité. On fait émerger le monde en amplifiant certaines réalités et en rendant d’autres absentes, aussi bien dans un laboratoire scientifique que dans une sweat lodge

Le tournant ontologique n’implique pas pour autant qu’on rejette la science: le fait que les vérités scientifiques sont issues d’une construction, plutôt que de la découverte d’une réalité qui préexisterait de manière autonome, ne signifie pas qu’elle ne soient pas vraies. «Au contraire: on les décrit d’une manière qui leur donne une richesse supplémentaire. Le credo du tournant ontologique, c’est save as draft, comme lorsqu’on enregistre un texte en tant que brouillon et qu’on y revient dessus. L’objectivité est considérée comme un résultat qui se modifie. C’est une approche morphodynamique de la réalité.» Les sciences naturelles ont remis en question elles-mêmes la dualité nature/culture dans des disciplines telles que la génétique (avec l’épigénétique, qui montre l’influence du milieu sur l'«expression» des gènes), les neurosciences (où l’on voit la biologie et la société engagées dans un processus de coévolution) ou la notion d’anthropocène: «L’être humain est devenu une force géologique perturbante: cela engendre des phénomènes qui prolifèrent et qui prennent une dimension telle que le ciel nous tombe sur la tête.» Ce ciel qui tombe n’est ni la nature, ni un artefact, c’est quelque chose qui se construit dans l’interaction et qui, désormais, devient impossible à ignorer.

Le toucan est une personne comme une autre

L’anthropologie classique considérait que chaque culture humaine est une manière de faire du sens en s’adaptant à un environnement naturel donné. Au contact des Achuar de la rivière Kapawi, Philippe Descola découvre que les choses sont plus complexes et surprenantes: si cette population amazonienne mange peu de gibier, ce n’est pas parce que les proies potentielles sont peu abondantes, mais parce que les toucans et les singes laineux sont «des personnes comme nous» et «des parents par alliance».

«L’autre approche qui a conflué dans le tournant ontologique est ce qu’on appelle l’anthropologie de la nature, commente Saskia Walentowitz. Elle s’intéresse à la façon dont d’autres sociétés distinguent entre humains et non humains sans séparer «nature» et «culture». Dans les sociétés amérindiennes, par exemple, certains animaux, plantes ou artefacts sont perçues comme des personnes. Les fondements mêmes de l’anthropologie, discipline basée sur l’idée d’une nature séparée de l’être humain, ne sont donc pas universels: ils ne sont vrais que pour une petite portion de l’humanité.» À partir de là, «l’anthropologie se dé-anthropocentrise: elle ne place plus l’être humain seul au centre de son attention et devient l’étude des relations entre les humains et le monde non-humain – ou plus qu’humain».

* Tsantsa 20/2015, «L’anthropologie et le tournant ontologique», Société Suisse d’ethnologie/Editions Seismo, www.tsantsa.ch

** Philippe Descola, «Par-delà nature et culture», Gallimard, 2005