Faut-il avoir des tendances morbides pour s'intéresser à l'histoire des testaments? Pas nécessairement. L'historienne lausannoise Lisane Lavanchy a l'air plutôt bien dans sa peau. Et lorsqu'on apprend que les testaments sont une source importante pour étudier l'histoire des mentalités, on est vite convaincu de l'intérêt du sujet. D'autant plus qu'au XVe siècle, le testament médiéval permet pour la première fois à une population restée sans voix durant l'Antiquité et le haut Moyen Age de s'exprimer sur des questions spirituelles et temporelles. Dans la première moitié du XVe siècle, les laïcs lausannois ont en effet été nombreux à manifester leurs dernières volontés, et c'est tout un pan d'histoire sociale locale que révèle Lisane Lavanchy dans le livre qu'elle vient de publier. La mort est en effet un passage qui se prépare à l'avance, et le testament une démarche autobiographique, dans la mesure où il reflète l'image que l'on veut laisser de soi à la postérité.

L'historienne a examiné les testaments de 139 personnes. Ces documents ont été conservés dans les archives du canton et de la ville. Les premiers bénéficiaires des testaments étudiés sont les institutions religieuses. Rien d'étonnant à cela, lorsqu'on sait que celles-ci conservaient ces actes afin de pouvoir légitimer la possession de certains biens. Cependant, on voit apparaître au XVe siècle une charité plus civique que religieuse. Le nombre de legs religieux baisse en effet non seulement à Lausanne, mais aussi dans toute l'Europe. Cette parcimonie s'explique en partie par le contexte socio-économique de l'époque. La crise économique et démographique, la peste, la guerre de Cent Ans, et la destruction des deux tiers de Lausanne par un incendie marquent les esprits et rendent les habitants sans doute plus frileux.

Mais la principale explication réside peut-être dans le comportement du clergé à l'époque. Le règne de l'évêque Guillaume de Menthonnay (1394-1406) n'a pas été de tout repos pour les autochtones. En 1398, il chasse les prostituées de la Cité. En 1404, il condamne l'usure et interdit les confréries à but lucratif. «Il prive ainsi les Lausannois d'un encadrement socio-religieux important et habituel au siècle précédent et contribue peut-être en partie à désorganiser les rituels funéraires», écrit Lisane Lavanchy. L'homme profite également de son épiscopat pour asseoir son pouvoir politique.

Les testateurs lausannois choisissent aussi avec plus de minutie leurs légataires, et donnent plus volontiers leurs biens à leurs proches. Les legs religieux deviennent intéressés, dans la mesure où certains exigent implicitement ou explicitement une contrepartie, par exemple une demande de messes. Les laïcs qui décident de tester forment une élite citadine qui voit dans le testament la possibilité de se singulariser en exprimant des souhaits qui vont à l'encontre de la coutume. Par exemple, le fait de pouvoir se faire enterrer en dehors du cimetière paroissial, pour rejoindre la tombe de leur proche parenté. Pour sauver leur âme, certains vont jusqu'à demander d'être ensevelis auprès de défunts réputés pour leur sainteté, comme les Franciscains et les Dominicains, qui apparaissent comme les principaux concurrents des paroisses. La cathédrale est également un lieu de sépulture prisé.

Au XVe siècle, les testaments se présentent comme des documents comportant des formules toutes faites, mais le notaire s'adapte à la volonté de ses clients. Dans 90% des cas, les testateurs se disent malades de corps, sans toutefois préciser la maladie ou l'épidémie dont ils sont victimes. La crainte d'une mort soudaine pousse également des gens sains à rédiger leurs dernières volontés. Selon Lisane Lavanchy, les testateurs «considèrent que mourir intestat est un péché mettant en péril l'ordre social et retardant, par là, leur entrée au paradis». Ces testaments révèlent également une croyance en la séparation de l'âme et du corps au moment de la mort.

«Ecrire sa mort, décrire sa vie. Testaments de laïcs lausannois (1400-1450)», «Cahiers lausannois d'histoire médiévale 32», Université de Lausanne.