«Depuis que je suis toute petite, on n’arrête pas de me répéter que ma famille est 100% suisse, raconte Rachel, 30 ans. Alors j’ai fait un test ADN pour savoir si c’était vrai.» Quelques clics, une centaine de francs suisses et un peu de salive dans un tube à essai plus tard, la voilà en mesure de vérifier: «La réponse était non.»

Comme elle, de plus en plus de personnes s’intéressent à leurs origines génétiques. Avec des slogans comme «Découvrez ce que votre ADN dit de vous» ou encore «Retrouvez l’histoire de vos ancêtres», 23andMe, MyHeritage et d’autres fabricants de kits ADN à visée généalogique promettent à leurs clients la découverte de leur identité. Une stratégie marketing qui fonctionne. De 2013 à 2019, environ 26 millions de personnes ont acheté un test ADN en vente libre, d’après une étude menée par la MIT Technology Review.

«Ces tests sont de plus en plus fiables», assure la sociologue Sarah Abel, spécialiste de la relation entre ADN et identité, tout en soulignant qu’il reste des facteurs d’incertitude, notamment dans la manière «probabiliste» dont les entreprises associent certains segments de gènes à des populations et à des aires géographiques. Mais exacts ou non, les résultats de ces analyses peuvent avoir un impact sur l’image que l’on a de nous-même. «Surtout s’ils vont à l’encontre des récits que l’on a entendus toute notre vie.»

«Brisée» par son test génétique

Rachel, dont le père est originaire du canton de Vaud – «plus Vaudois, tu meurs» – et dont la famille maternelle vient de la campagne fribourgeoise et des Grisons, a ainsi découvert que 40% de ses gènes, «presque la moitié», viennent, selon le test, de la péninsule Ibérique. Elle aurait également des liens avec plusieurs pays d’Europe de l’Ouest, avec l’Ukraine (et les communautés juives ashkénazes de la région) et la Finlande.

Obtenir des résultats en contradiction avec les histoires orales, avec l’image que l’on a de soi-même et de son ethnicité, cela peut être déroutant

Sarah Abel, sociologue

Pour cette graphiste désormais installée en Allemagne, recevoir des résultats aussi surprenants n’a pas été un problème. «Au contraire, en fait, j’étais plutôt soulagée de savoir que j’avais des origines extérieures à la Suisse. Même si c’est un peu bête de penser comme ça.» La jeune femme espérait justement bousculer les idées reçues de sa famille.

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Mais dans d’autres cas, le choc peut être rude. «Identité et ascendance sont aujourd’hui encore très liées socialement parlant, commente Sarah Abel. Obtenir des résultats en contradiction avec les histoires orales, avec l’image que l’on a de soi-même et de son ethnicité, avec les ressemblances que l’on pensait avoir avec d’autres membres de sa famille: tout cela peut être déroutant.»

Cindy, 37 ans, a par exemple eu l’impression de «n’être plus qu’une moitié de personne» à l’arrivée de ses résultats ADN: l’homme qui l’a élevée, d’origine allemande, n’était pas son père biologique. «Ça m’a brisée», déclare-t-elle. «Quand vous apprenez que votre père n’est a priori pas votre père, que vos demi-frères ne sont plus vos frères par le sang, que votre sœur n’est plus qu’une demi-sœur, votre vie s’écroule comme un château de cartes.»

Pochettes-surprises

«Il arrive que nos clients aient des surprises», confirme Caroline Barkan, de l’entreprise suisse de test ADN iGENEA, évoquant les personnes nées sous X, adoptées ou qui se découvrent un parent dont elles ignoraient l’existence. «Dans ces cas-là, beaucoup nous appellent pour vérifier qu’ils ont bien compris les résultats.» Comme la plupart de ses concurrents, la société dispose de guides et de tutoriels en ligne. Un accompagnement psychologique n’est en revanche pas à l’ordre du jour. «Apprendre que l’on a de nouvelles origines, c’est souvent une bonne nouvelle», argumente la représentante d’iGENEA.

Aux usagers de décider ensuite ce qu’ils souhaitent faire des résultats. «Beaucoup voient ça comme quelque chose de fun, un peu comme une pochette-surprise, décrypte la sociologue Sarah Abel. S’ils tombent sur des origines improbables, ils se disent que le test n’était pas vraiment scientifique et ne vont pas plus loin.»

Les analyses ADN peuvent aussi «faire ressurgir des souvenirs enfouis, ou donner du sens à des spécificités familiales, voire à des goûts personnels», poursuit la chercheuse. Cindy explique ainsi avoir «toujours eu des doutes» quant à ses liens avec celui qu’elle appelle son «père de cœur». «Je me rappelle d’ailleurs que petite je cherchais sans arrêt des similitudes avec lui. Je n’en ai jamais vraiment trouvé.»

Pour Sarah Abel, «les personnes adoptent les résultats avec d’autant plus de facilité qu’ils s’intègrent à la vision qu’elles avaient d’elles-mêmes». En témoigne le récit de Benjamin Tschupp, sur le site d’iGENEA, qui raconte s’être découvert des ancêtres libanais, syriens et phéniciens ayant quitté Carthage pour se rendre en Italie. «Ce qui me fascine, c’est que depuis mon enfance la Méditerranée m’a toujours attiré», écrit le jeune Suisse. «Peut-être que nous héritons dans nos gènes de plus de choses que nous ne croyons.»

Coûteuse quête d’identité

Nathalie, elle, a eu beaucoup plus de mal à accepter la mappemonde colorée sur laquelle figuraient ses supposées origines, associées à plusieurs territoires. Cette Suissesse de 50 ans se pensait d’origine bretonne et suisse du côté de son père, arménienne et grecque du côté de sa mère. Sur son test ADN, cependant, nulle trace de ces aires géographiques: elle serait «moitié Anglaise, moitié Italienne, avec un petit pourcentage du côté de la Turquie».

Intéressée depuis trente ans par la généalogie et en pleine «quête d’identité», elle a décidé de continuer ses recherches. «En me documentant un peu, j’ai compris que [sur MyHeritage] la France est comprise dans l’Angleterre et que l’Italie va de la Suisse au nord de la Grèce.» Toujours insatisfaite, elle a commandé un second test, d’une autre entreprise, axé sur ses origines maternelles. Elle a également pris contact avec plusieurs de ses «matchs», des personnes qui ont aussi fait le test et possèdent des correspondances ADN avec elle, pour découvrir leurs potentiels ancêtres communs.

Nathalie se dit aujourd’hui «frustrée», mais place beaucoup d’espoir dans ses analyses génétiques. «Chaque jour, il y a de nouveaux «cousins» ADN qui apparaissent sur MyHeritage», affirme-t-elle. «En début d’année, c’est de la folie car il y a plein de gens qui reçoivent ces tests en cadeau de Noël. Mais ceux-là ne répondent jamais, car il y a un supplément pour avoir accès aux cousinages.»

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Un tel besoin de connaître ses origines est une aubaine pour les vendeurs de kits ADN, qui font souvent payer l’accès aux nouveaux «matchs» présents dans leur base de données. Certaines entreprises, comme MyHeritage, proposent même des abonnements à l’année, allant de 80 à plus de 200 francs suisses. «Les médias parlent beaucoup des problèmes que ces tests posent en termes de stockage de données, glisse Sarah Abel. Mais l’autre gros souci, c’est que ces entreprises font semblant d’oublier que notre identité est liée à la manière dont on a grandi, à nos histoires familiales, à notre corps et à la façon dont les autres nous perçoivent… Pas seulement à nos gènes. Elles jouent sur notre recherche de racines et notre obsession de l’ethnicité, pour se remplir les poches.» Et cela fonctionne.