Afghanistan

A la tête de Kaboulywood

Hamida Aman est rentrée en Afghanistan après un long exil en Suisse. En quelques années, elle a développé l’un des principaux groupes de production audiovisuelle du pays

A la tête de Kaboulywood

Hamida Aman est rentrée en Afghanistan après un long exil en Suisse. En quelques années, elle a développé l’un des principaux groupes de production audiovisuelle du pays

Acheter ou ne pas acheter? Patronne d’Awaz, une société spé­cialisée dans la production audiovisuelle, Hamida Aman vient d’apprendre la mise en vente d’un terrain proche de ses studios. Tout en longueur et situé à l’écart des voies d’accès, le lopin n’est pas idéal. Il est beaucoup moins pratique, par exemple, qu’une autre parcelle voisine que son propriétaire refuse de céder à un prix ­raisonnable. Mais dans ce quartier en rapide expansion du nord de Kaboul, les occasions se font rares. Alors… A moins que l’entreprise ne fasse courir le bruit que le premier terrain l’intéresse dans l’espoir de déprécier la valeur du second?

Dans son bureau du centre-ville, Hamida Aman est tout à ses calculs. Partagée entre son désir d’investir dans sa société, qui ­possède les plus grands studios privés d’Afghanistan, et sa crainte d’une dépression économique, provoquée par le désengagement en cours des forces d’occupation occidentales. La jeune femme a l’habitude de ce genre de tran­sactions. C’est ainsi qu’elle a construit ce qu’une de ses amies a ­surnommé avec humour son «Kaboulywood»: édifice après édifice, terrain après terrain, équipement après équipement. Mais jamais encore depuis ses débuts le contexte politique n’a été aussi im­prévisible, entre la fin de règne du président Hamid Karzaï, la montée en puissance régulière des talibans et des négociations interminables sur l’éventuel maintien de quelques dernières troupes américaines.

Toujours la grande histoire, qui s’impose sans appel aux simples particuliers. Hamida Aman connaît ça, elle qui a fui l’occupation soviétique de son pays à l’âge de 8 ans. Sa chance a été de se retrouver sur une terre d’accueil prospère, la Suisse, qui lui a permis d’accéder à l’université puis de trouver de premiers emplois intéressants dans l’enseignement et le journalisme. Etablie dans la région lausannoise, la jeune femme a notamment été pigiste à 24 heures puis stagiaire à L’Hebdo. C’est alors que les attentats du 11-Septembre ont tout changé.

Envoyée à Kaboul par sa rédaction dans les semaines qui ont suivi l’événement, Hamida Aman y a connu, selon ses termes, le choc de sa vie. «La Suisse m’avait très bien accueillie et je m’y sentais tout à fait à l’aise, insiste-t-elle. Mais mon quotidien m’a paru ­soudain aberrant. Il fallait abso­lument que je regagne mon pays d’origine. Je ne savais pas très bien ce que j’allais pouvoir y faire. Peu importait. J’y suis retournée dans l’idée d’y rester quelques mois… et je m’y trouve toujours treize ans plus tard.»

L’accueil, pourtant, a été réservé. «En tant qu’Afghane de l’étran­ger, j’étais considérée comme une petite privilégiée qui rentrait au pays après la tempête et qui allait profiter d’un contexte favorable pour gagner quelques sous avant de repartir, convient Hamida Aman. Mais cette image m’irritait au plus haut point. J’ai voulu montrer que je n’étais pas juste de passage et je me suis mis en tête de bâtir quelque chose.»

Journaliste de formation parlant couramment l’anglais, la nouvelle venue a occupé quelques postes au sein d’ONG spécialisées dans le soutien aux médias. Avec un enthousiasme limité. «Des ONG, il y en avait partout, se rappelle Hamida Aman. Ce sont elles qui géraient le pays. Or cela me gênait. Leur aide est précieuse dans l’urgence mais, à la longue, elle tourne à l’assistanat. Comme Afghane, je trouvais que leurs activités devaient être reprises en main aussi vite que possible par le secteur privé.»

Il restait à traduire cette conviction en acte. Tandis que s’approchait la première élection présidentielle de l’ère américaine, de nombreuses voix se plaignaient du désintérêt des Afghans pour le scrutin. Hamida Aman a alors eu l’idée d’utiliser de jeunes groupes musicaux pour encourager ses compatriotes à la participation. Il n’était pas question de chanter les mérites de la démocratie, cela n’aurait convaincu personne. Il s’agissait plutôt de se concentrer sur les sujets qui avaient de l’importance aux yeux des gens, à ­savoir l’éducation, le développement, la sécurité ou encore l’unité nationale.

Le concept a fonctionné. Il a plu aux autorités compétentes et les morceaux ont été largement diffusés. Hamida Aman a bondi sur l’occasion en investissant aussitôt le créneau. «L’offre était balbutiante, se souvient-elle. On assistait à l’éclosion des premières chaînes de télévision privées. Mais la soif d’ouverture et de divertissement était énorme. Nous avons ­répondu à cette demande en achetant des équipements et en formant des jeunes à l’audio et à la vidéo. L’avenir nous a donné raison. L’explosion des médias a représenté la plus grande success story de ces dix dernières années dans le pays.»

La réussite ne s’est plus dé­mentie. Et elle est d’autant plus grande que nombre de ministères et d’organisations internationales ressentent le besoin de transmettre des messages à la population afghane. Les mandats affluent par conséquent pour produire des documentaires chargés de témoigner des vertus de la paix ou d’énumérer les mérites du planning familial. Un jeu télévisé ­ (proche de Questions pour un champion) a été parallèlement créé pour valoriser les connaissances en politique, le concours portant sur les mécanismes électoraux et les subtilités de la nouvelle Constitution. Des séries télévisées, enfin, tentent de donner de nouveaux modèles à la jeunesse afghane.

La première d’entre elles, Separ («le bouclier»), a remporté un tel succès qu’elle en est désormais à sa cinquième saison. Elle met en scène des policiers en uniforme confrontés aux mille problèmes de la société afghane, de la petite délinquance au trafic de drogue en passant par la violence familiale et les kidnappings. Les agents ne sont pas des super-héros mais ils se veulent au service de la population. Une manière de montrer qu’on peut appartenir aux forces de l’ordre sans se comporter en ripou.

«L’Union européenne, chargée d’un programme de formation de la police afghane, a soutenu Separ financièrement, confie Hamida Aman. Nous sommes ici pour divertir mais aussi pour éduquer. Cela ne me gêne pas tant que les messages transmis servent les intérêts du pays et ne contredisent pas mes valeurs. Par contre, je ne ferai jamais de publicité pour l’armée américaine.»

La patronne d’Awaz s’estime chanceuse. Elle affirme appartenir à une génération qui «doit tout à l’Afghanistan». Et d’expliquer que, pour les jeunes émigrés de retour dans les années 2000, le pays martyr s’est converti en terre de toutes les opportunités. A condition d’avoir de la volonté. Hamida Aman assure même avoir tiré avantage de son identité féminine. Certes, les affaires se décident souvent lors de réunions ­privées entre hommes, ce qui l’a handicapée. Mais les organisations internationales, dans leur désir d’émanciper les femmes afghanes, lui ont offert des opportunités.

Les temps sont impitoyables ­cependant. L’industrie de l’enlèvement s’est répandue ces dernières années à Kaboul et compte parmi ses cibles privilégiées les enfants d’entrepreneurs. Une évolution qui s’est produite au moment même où Hamida Aman est de­venue mère. Au moment même, aussi, où ses affaires ont commencé à prospérer et à attirer l’attention. La jeune femme n’a pas supporté. Elle a mis en sécurité sa fille à Dubaï et passe désormais plus de temps dans la péninsule Arabique qu’en Afghanistan. «Cela a été un crève-cœur, un deuxième exil, souligne-t-elle. Le seul bon côté est que mon absence donne de nouvelles responsabilités à mes cadres locaux.»

Hamida Aman suit avec inquiétude le désengagement de l’Occident. Parce qu’il profitera certainement aux talibans. Et parce qu’il s’accompagnera d’une réduction drastique de l’aide financière étrangère, qui soutient depuis 2002 l’économie locale. La jeune femme se veut néanmoins positive. «On ne peut pas effacer trente ans de chaos en dix ans, observe-t-elle. Mais ces dix ans ont montré aux Afghans qu’une autre vie, plus libre, était possible. Or, une fois qu’un peuple a goûté à la liberté, il devient plus difficile de le soumettre.»

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