A peine sorti de presse, Traité d'athéologie, le dernier livre du philosophe Michel Onfray, fait partie du peloton de tête des meilleures ventes en librairie. Son essai tente de démontrer le caractère nocif des trois monothéismes. L'auteur convoque notamment l'histoire, la psychologie et la philosophie pour appuyer sa démonstration. Mais son livre tient davantage du pamphlet que d'un examen raisonné de l'histoire des religions. Michel Onfray retient tous les éléments qui vont dans le sens de sa thèse et écarte tout ce qui pourrait la contredire. A la lecture, on a l'impression qu'il cherche à noircir le tableau au maximum et à conforter ses préjugés antireligieux par tous les moyens. En effet, l'ouvrage de Michel Onfray contient des erreurs grossières, des jugements anachroniques, des approximations, et même des calomnies gratuites. Mais un philosophe, qui plus est très médiatique, a-t-il le droit de faire preuve de malhonnêteté intellectuelle pour les besoins de sa démonstration?

Quelques exemples. Michel Onfray s'attaque plus particulièrement au christianisme, auquel il consacre une partie entière de son livre qui en compte quatre. Il reproche notamment à Jean Paul II de s'être réfugié dans le silence au moment du génocide rwandais. Or, en avril 1994, le pape Jean Paul II a été le premier à officiellement qualifier les événements au Rwanda de «génocide» et à demander que cessent les tueries interethniques. Il suffit de lire la presse de l'époque pour s'en convaincre. Michel Onfray accuse également Jean Paul II d'avoir «soutenu», «couvert» et «défendu activement le massacre de centaines de milliers de Tutsis par les Hutus catholiques du Rwanda», et cela sans aucune preuve.

Même constat concernant la peine de mort: Onfray fustige le Catéchisme de l'Eglise catholique qui justifie la peine de mort (article 2267, et non 2266 comme l'écrit Onfray), mais il omet de préciser que Jean Paul II a fermement condamné cette pratique en décembre 1998 et que l'article 2267 n'est par conséquent plus valable.

A la nuance, il préfère l'outrance. En affirmant que «le mariage d'amour entre l'Eglise catholique et le nazisme ne fait aucun doute», l'auteur ne tient visiblement pas compte des recherches historiques qui démontrent que l'Eglise a protesté très tôt contre le régime nazi. Dès 1930, les évêques allemands ont ainsi fermement condamné le national-socialisme et dénoncé son inconciliabilité fondamentale avec la foi chrétienne. L'appartenance au national-socialisme était dès cette époque jugée «incompatible avec la conscience catholique» par l'Osservatore romano. Onfray accuse le pape Pie XII d'antisémitisme, mais néglige de mentionner les résultats des recherches historiques les plus récentes: en effet, l'ouverture récente d'une partie des archives du Vatican relatives à la Seconde Guerre mondiale a permis à des historiens d'établir que le pape Pie XII avait pris des initiatives personnelles pour aider les juifs durant la guerre (LT du 18.02.2002).

Selon le philosophe, «l'Eglise reste silencieuse sur la question nazie pendant et après la guerre». Faux. Dès 1939, Radio Vatican informe sur les exactions commises par les nazis en Pologne. Furieux, les Allemands la feront taire dès 1941. D'autre part, si Pie XII n'a pas condamné explicitement les crimes des nazis, il y a fait directement allusion dans son radiomessage de Noël 1942, évoquant les «centaines de milliers de personnes qui, sans aucune faute de leur part, et parfois pour le seul fait de leur nationalité ou de leur race, ont été vouées à la mort ou à une extermination progressive».

Son analyse des Livres qui fondent les monothéismes ne s'embarrasse pas non plus de précautions. Plaquant un raisonnement anachronique sur les Evangiles, Michel Onfray n'hésite pas à écrire que leurs auteurs «méprisent l'histoire». Or, les historiens de l'Antiquité ont démontré depuis longtemps que les Anciens n'écrivaient ni ne concevaient l'histoire de la même manière que les Modernes. Si les Evangiles sont de pures affabulations, comme le pense Onfray, alors les récits d'Hérodote ou de Tacite le sont aussi. Prenant ses souhaits pour des vérités, le philosophe affirme également que Jésus n'a jamais existé. Mais tout historien un tant soit peu sérieux admet aujourd'hui que les attestations multiples qui concernent Jésus, provenant de sources aux origines différentes, parlent en faveur de l'historicité du Nazaréen.

Les chapitres qu'Onfray consacre au judaïsme et à l'islam sont à l'avenant, comme lorsqu'il évoque «le goût musulman du sang».

Le Temps a cherché à savoir quelle est la responsabilité morale d'un éditeur qui publie un livre truffé d'erreurs et d'approximations, et quels sont les garde-fous mis en place pour prévenir ce genre de problèmes. Jean-Paul Enthoven, éditeur responsable de la publication du livre de Michel Onfray chez Grasset, a répondu à nos questions avant de nous interdire de le citer et de nous boucler le téléphone au nez.