Le petit bonhomme en tenue de footballeur répond timidement aux questions en fixant ses grands yeux assoupis vers le sol. A 11 ans, il en sait mille fois plus long sur les différents types de drogues et leur utilisation que sur les grands faits de l'histoire du Siam que lui rabâchent ses professeurs dans cette école primaire d'une grosse bourgade proche de l'ancienne capitale royale d'Ayuthaya. «Pour fumer du «Ya Ma», il faut faire une petite barquette avec du papier alu, puis chauffer le comprimé. On aspire la fumée par la bouche avec un cylindre en carton», explique Som en mimant la procédure avec des gestes précis. «Mon frère, 13 ans, il fume du «Ya Ma» depuis plusieurs années. Il me dit: si tu commences, tu ne peux pas arrêter. Je n'ai pas envie d'essayer», conclut-il d'une voix à peine audible. Som, lui, sniffe de la colle. Ou plutôt sniffait: il assure avoir arrêté depuis quelques mois. Le «Ya Ma» – littéralement le «médicament de cheval», l'expression locale pour désigner les méthamphétamines – sera peut-être pour plus tard. Selon une enseignante, un tiers des élèves de l'école secondaire voisine «jouent au cheval», c'est à dire fument des méthamphétamines. Les éléves «accros» ou vendeurs, eux, parlent de 70 ou 80%. Impossible de vérifier. La dernière étude gouvernementale remonte à cinq ans et affiche des chiffres dérisoires.

En vérité, dans les provinces de la plaine centrale et du nord comme dans les quartiers pauvres de Bangkok, les méthamphétamines sont partout. Dans les usines et les écoles, dans les échoppes et dans l'ombre des maisons sur pilotis. Quelques heures dans un restaurant près de la ville de Suphanburi suffisent pour se rendre compte de l'omniprésence de ce nouveau fléau social. Un policier en survêtement saute d'une voiture et s'épanche devant la tenancière: «On vient d'arrêter un couple avec 257 comprimés de «Ya Ma». Cela faisait un an qu'on essayait de les coincer.» Une demi- heure plus tard, il vient avaler un bol de nouilles avant d'accompagner à l'hôpital pour malades mentaux de la province une jeune fille récemment sortie de prison. «Elle prend du «Ya Ma» et boit du whisky. Elle ne sait plus ce qu'elle dit», raconte-t-il. Un autre policier, allongé sur un hamac, explique avec un air rigolard qu'une maison non loin abrite une famille qui vend des méthamphétamines en gros. «On ne peut rien faire. Ils ont des protections», dit-il, énigmatique.

Dans les villes et les villages de la plaine centrale – «la ZUP de Bangkok» selon un représentant d'une ONG –, les camionneurs et les agriculteurs prennent des amphétamines depuis des décennies pour travailler plus durement et plus longuement. Mais ce n'est que récemment que le «Ya Ma» est devenu populaire parmi les jeunes qui en fument pour prendre du bon temps. Bangkok n'échappe pas au fléau. «Vous pouvez en acheter comme des bonbons, n'importe où, à n'importe quel moment», dit le père Joseph Maier, un prêtre américain travaillant dans le bidonville de Klong Toey près du port de Bangkok.

La crise économique, qui a débuté en juillet 1997, n'a fait qu'amplifier le phénomène. D'autant plus qu'elle a coïncidé avec un repositionnement des barons de la drogue sur la frontière birmano-thaïlandaise. Les héritiers de l'empire de Khun Sa se sont mis à fabriquer en parallèle à l'héroïne des méthamphétamines sur une grande échelle, inondant le marché thaïlandais. Les producteurs mélangent la méthamphétamine hydrochloride (ingrédient de base) avec de la caféine pour provoquer une accoutumance. L'astuce consiste à donner gratuitement le «Ya Ma» pendant quelques semaines avant de se faire payer une fois le client accoutumé. De l'acheteur en gros qui vient sur la frontière birmane acheter des centaines de milliers de comprimés au petit «dealer» local qui vend quelques cachets par jour, il existe un réseau aussi vaste qu'atomisé.

A la différence du trafic d'héroïne, la vente de méthamphétamines ne requiert pas de contacts particuliers ou de gros apports d'argent. «Le marché est très grand. Si vous avez 1000 comprimés, vous pouvez les vendre facilement. Mais si vous avez dix kilos d'héroïne, vous ne savez pas où les écouler», explique Chatichai Suthiklom de l'agence anti-narcotique thaïlandaise. Investissement minimal, profit facile et débouché assuré, beaucoup n'y résistent pas en période de récession. Enseignants et policiers sont impliqués dans la revente. Le premier ministre vient de signer un décret pour contrôler l'implication des officiels dans le trafic de drogue. Selon l'agence anti-narcotique, le nombre de toxicomanes envoyés dans les hôpitaux psychiatriques a augmenté annuellement de 300 à 400% ces dernières années.