Ils arrivent tout emmitouflés, avec leurs bonnets, gants, bottes et doudounes, depuis leurs classes enfantines. Ils ont marché, roulé, ils se sont donné la main. Au bout de l'aventure, ils ont trouvé un théâtre chaud nommé Am Stram Gram. En attendant le Petit Poucet, personnage principal du spectacle Parents Perdus, les enfants courent autour des plantes vertes, jouent au loup, forment des bandes, discutent, s'attrapent, rient. Une maîtresse tente de les freiner: «On n'est pas là pour s'amuser. On est au théâtre!» Les enfants forment un serpent, ils montent à la petite salle où les appelle une musique de nuit douce dans le noir.

Ces fillettes et ces garçons ignorent que, pour la femme (Letizia Quintavalla) et pour l'homme (Valentin Rossier) qui créent la pièce, ils constituent le public le plus avant-gardiste, le plus exigeant, le plus précieux de la planète théâtre. «4 ans, 6 ans, c'est l'âge du spectateur idéal», assure Letizia Quintavalla qui a mis en scène le spectacle. Les enfants ne se doutent pas non plus qu'ils assistent Valentin Rossier, bouillonnant comédien pour adultes et fondateur de l'Helvetic Shakespeare Company, dans l'accouchement d'un spectacle exceptionnel qui fera sans doute des tournées européennes.

En quoi cette création est-elle particulière? Par la liberté d'expression qu'elle accorde aux enfants et par son goût du risque. Le décor? Dépouillé. A chaque représentation, Valentin Rossier choisit trois garçons. Il les invite à jouer avec lui. Ensemble, ils affrontent la peur de la nuit, de l'abandon, celle de l'ogre. Démonstratif à souhait, le public les soutient. Le comédien mène le jeu, affectueux: «Je pars du principe que, si ça rate, c'est ma faute, pas la leur.» Il s'arrange aussi pour qu'un de ses trois «fils» trouve le courage de voler les bottes de sept lieues à l'ogre.

«C'est un dur labeur de garder les yeux rivés sur des spectateurs assis à trois mètres de soi, de tout capter en restant proche des trois enfants qui sont avec moi. Je dois leur glisser des compliments furtifs, des caresses et des consignes de jeu tout en suivant mon texte qui, lui, est écrit. C'est très émouvant aussi», souffle Valentin Rossier à la fin de sa performance, après avoir répondu aux questions des enfants qui se pressent autour de lui. L'acteur de confier: «Je n'ai jamais rien joué d'aussi difficile.»

Derrière ce procédé original, audacieux même puisqu'il implique de très jeunes enfants dans un théâtre archaïque, se trouve Letizia Quintavalla, 49 ans. Son précédent spectacle, La Poupée dans la poche, était réservé à des fillettes improvisant au côté d'actrices. C'est devenu un classique joué à Genève et dans toute l'Europe. «Tout comédien devrait faire l'expérience du public hyperréceptif des 4-6 ans, encore non acquis aux conventions sociales. Pour eux, le spectacle fait partie de la vie. Ils sentent les acteurs qui ne bluffent pas.»

Parents perdus devra être joué vingt fois au moins avant de trouver son rythme. «Un démarrage normal pour ce genre de création», affirme l'artiste. Son autre idée est qu'un comédien qui réussit à oublier «la bravoure pour se rapprocher des enfants» leur offre une occasion en or, celle de «fingere per crescere», de «faire comme si pour mieux grandir». Pour elle, le théâtre pour enfants est un lieu «plein de secousses où le courage naît de la peur». L'harmonie ne s'établit que «quand le rite d'initiation est terminé».

Cela fait vingt-cinq ans que Letizia Quintavalla, cofondatrice du Teatro delle Briciole de Parme, s'est engagée dans le théâtre de jeunesse. Sortie de l'Université de Bologne la Rouge en 1976 avec une licence philo-histoire, elle voulait changer la société. Elle s'est alors intéressée au théâtre, moyen efficace d'infiltrer «les programmes scolaires vieillots pour développer une culture vivante» dans les écoles d'Italie. Quel regard jette-t-elle sur l'évolution du théâtre pour enfants? «De marginal, le théâtre de jeunesse est peu à peu devenu un spectacle de masse. Il y a beaucoup d'argent à disposition, certains artistes ont donné dans la facilité. Je regrette la profusion de spectacles commerciaux, mais je constate aussi que le goût pour le théâtre s'est popularisé, et c'est bien», commente-t-elle. Dans ce contexte de profusion, elle défend le droit des enfants à goûter au plaisir du jeu dramatique dans le respect des lois du genre. A la fin du spectacle, si des enfants se mettent à courir sur la petite scène du Théâtre Am Stram Gram, Valentin Rossier ne se gêne pas de rugir: «C'est fini. On ne joue plus. Cet espace est sacré!» Les enfants s'arrêtent net.