Rapport

Théories du complot et négationnisme: le constat alarmant de Conspiracy Watch

Le premier rapport de l’association Conspiracy Watch vient d’être publié en France, après dix ans d’une minutieuse collecte de données liées aux théories du complot. L'analyse de son fondateur, Rudy Reichstadt

«L’information est un bien commun dont nous sommes tous responsables», lance Rudy Reichstadt, le fondateur de Conspiracy Watch. Cette plateforme d’information française, créée par l’Observatoire du conspirationnisme en 2007, répertorie et analyse ce phénomène et ses manifestations actuelles. Ces dix années de documentation et d’archivage constituent une base de données sans précédent. Ce jeudi, l’association publie le premier rapport sur le complotisme contemporain, sous forme de panorama mondial. «La liste n’est pas exhaustive, mais peu de choses nous ont échappé», assure Rudy Reichstadt.

Parmi les thèmes qui forment le terreau des «désinformateurs» (ou «réinformateurs», comme ils se nomment eux-mêmes) en 2018 figurent la politique, les relations internationales, la géopolitique et la santé. «Certains pensent encore que le sida est une arme bactériologique qui a été développée dans un laboratoire américain. D’autres parlent des vaccins comme du fruit d’une manipulation des pouvoirs publics par les groupes pharmaceutiques», explique le directeur de Conspiracy Watch. Des affirmations paradoxales dans un pays qui a pourtant vu naître le principe de la vaccination. En fin d’année, les «gilets jaunes» ont été «un mouvement de cristallisation des théories complotistes. Elles ont débordé de l’espace virtuel pour s’incarner dans l’espace public», estime Rudy Reichstadt. «Des tags, des affiches, des bannières ou des gilets arboraient des slogans négationnistes ou des thèmes que l’on pensait marginalisés.»

A ce propos: «Gilets jaunes»: «La réponse aux théories du complot est parfois inaudible»

Un phénomène généralisé

Pour estimer la pénétration du complotisme dans l’opinion et observer son évolution, des enquêtes d’opinion ont été réalisées en 2017 et 2018 par Conspiracy Watch, la Fondation Jean-Jaurès et l’IFOP. Il en ressort que la mentalité conspirationniste concerne, selon les types d’approche retenus, entre un Français sur cinq et un Français sur trois. «Cela montre que ce phénomène est prégnant, tangible et touche toute la société», insiste Rudy Reichstadt. Le complotisme ne connaît pas de frontière, ne dépend pas de l’âge ni de la classe sociale: «Les propos véhiculés en France le sont aussi en Suisse, en Belgique ou au Québec. Les moins de 35 ans sont les plus perméables aux théories imaginaires complotistes, mais leurs aînés les relaient davantage sur les réseaux sociaux s’ils y sont présents», observe-t-il. Et d’ajouter d’un ton grave: «Il est inquiétant de penser que, par simple remplacement générationnel, cette vision du monde aura plus d’influence sur nos sociétés qu’elle en a déjà.»

A ce sujet: Les seniors, premiers colporteurs de fausses nouvelles

La diffusion d’informations, qu’elles soient vérifiées ou non, n’a jamais été aussi rapide. Selon Gérald Bronner, un professeur de sociologie à l’Université Paris Diderot cité dans le rapport, «il avait fallu près d’un mois après les attentats du 11 septembre 2001 pour voir émerger [les théories complotistes], tandis qu’après Charlie Hebdo, j’ai pu dénombrer pas moins de vingt arguments en faveur de la théorie du complot apparus le jour même. Le temps social de la méfiance est devenu plus rapide.» Les contenus sont aujourd’hui reproduits à grande échelle. «Lors de l’incendie de Notre-Dame, quelques minutes ont suffi. Le danger, c’est qu’un lien a été établi entre la notoriété d’un contenu et l’adhésion qu’il suscite», s’inquiète le fondateur de Conspiracy Watch.

Une revue de presse en 2016: Les ignobles rumeurs complotistes sur les victimes du Bataclan 

Des moyens de lutte insuffisants

Les acteurs de cet imaginaire ont également changé. Si, auparavant, il fallait faire partie d’un groupe politique extrémiste pour avoir accès à ces théories et à des documents complotistes, ils sont aujourd’hui à la portée de tous en quelques clics. «La barrière d’entrée dans ce monde est beaucoup moins élevée. Les personnes qui alimentent cet univers ne sont plus seulement des auteurs, conférenciers ou vidéastes complotistes, il s’agit maintenant souvent de particuliers ou d’anonymes. Ils ont une sorte de réflexe pavlovien: quand un événement survient, ils lui superposent instantanément un filtre complotiste», affirme Rudy Reichstadt.

Pour lutter contre ces dérives, des médias ont créé des services de vérification des informations tels que CheckNews, Les Décodeurs ou AFP Factuel. Même s’ils ont un impact positif, ce n’est pas suffisant, car ceux qui lisent leur contenu sont déjà dans le doute, la réflexion. «Ceux qui ont besoin d’y être exposés ne le sont pas. Ils sont enfermés dans une bulle de filtre et restent dans un monde numérique où ils ne voient que des sites douteux», pointe le directeur de Conspiracy Watch.

Comment percer cette bulle numérique? En France, la réponse peut être judiciaire s’il s’agit de négationnisme, d’antisémitisme ou de racisme. «Ce n’est pas le cas pour les autres motifs. Et c’est tant mieux, car c’est la liberté d’expression qui est en jeu», précise Rudy Reichstadt. Il y a un travail pédagogique à faire: vérifier la source et la date des contenus ou apprendre à lire une image. Mais une partie de la réponse réside aussi selon lui dans la contre-argumentation: «Je crois en la raison face à l’obscurantisme, au doute méthodique. Chacun doit apprendre à construire un raisonnement et à le conclure. Pour cela, il faut pouvoir remettre en question le regard que nous portons sur le monde.» En somme, un regard critique est une chose, tout remettre en question en est une autre.


Deux cas

Publicité