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Dans le lit revigorant d’une rivière. Sur des pierres couvertes de mousse. Ou entre les feuillages d’un bois de chêne. Quelque part, en Suisse romande. La photographe Lausannoise Nirine Arnold invite ses modèles à faire corps, nu, avec la nature. Ces séances individuelles s’inscrivent dans le cadre de la photographie thérapeutique, en plein essor. Différentes formules visent à améliorer l’acceptation du corps et l’estime de soi. «En se mettant au centre de l’image, on se met au centre de notre vie. Sans habits, on cesse de vouloir cacher un bourrelet sous une taille haute ou un sein trop petit dans un bonnet rembourré. On devient vraiment soi: c’est une expérience libératrice la plupart du temps», témoigne la travailleuse sociale de formation.

Cette prestation développée par plusieurs photographes romands comprend au moins un entretien préliminaire visant à cerner les besoins et créer un climat de confiance, ainsi qu’un bilan lors du rendu des images. Convaincu que se laisser photographier peut lever des inhibitions et sublimer la féminité, Lennart Goldmann a développé cette «spécialisation» dans son atelier-manoir en Haute-Savoie, à une demi-heure de Genève. Il s’entoure de son épouse pour mettre en valeur des femmes fragilisées et contribuer à l’épanouissement de leur personnalité. Qu’elle soit pratiquée de manière intuitive ou formelle, la photographie thérapeutique est une discipline qui s’enseigne. Sébastien Mory, basé à Marly, a suivi en 2019 une formation de la psychothérapeute et photothérapeute belge Emilie Danchin. Il la pratique dans son studio, sous les projecteurs, en partant de l’image que les hommes ou les femmes ont d’eux-mêmes et des zones avec lesquelles ils souhaitent se réconcilier.

«Utilisée comme outil de développement personnel, cette mise à nu photographique montre des bienfaits étonnants, confirme Séverine Mürner, sexologue clinicienne et thérapeute Imago genevoise qui propose des séances photographiques en plein air ou dans son cabinet. Le fait de poser, d’être encadré, de se visualiser sous différents angles, postures, contextes, implique un grand nombre de mécanismes psychologiques et émotionnels. C’est une approche totalement dissociée du cadre thérapeutique habituel, qui permet une transparence et une authenticité particulière.»

Tous les mêmes

Cette thérapie douce aide donc à apprivoiser son image corporelle en posant un regard objectif sur ses qualités, ses forces et ses faiblesses. Elle rétablit un lien bienveillant avec le corps, particulièrement bénéfique aux personnes ayant souffert d’un vécu traumatique tel que des troubles alimentaires, une prise ou perte de poids, une intervention chirurgicale, une maladie, un deuil, une rupture amoureuse ou la perte d’un emploi.

En faisant disparaître tous les artifices qui entravent le corps, la photographie thérapeutique s’inscrit dans la croyance naturiste que l’être humain gagne à faire tomber sa chemise. Les témoignages des adeptes de vacances d’été sans costumes de bain vont dans ce sens: «L’acte de se dévêtir en arrivant est un soulagement. Sans symbole vestimentaire, on est tous à la même enseigne. L’acceptation de son propre corps, de celui des autres, et de ses imperfections, devient très facile», relate un Genevois quadragénaire qui travaille dans le milieu du cirque.

Selon Jean-Lou Dumon-Carbonnet, président d’Imaginat, une association française qui regroupe des artistes et gens de culture naturiste, le fait de lâcher l’uniforme, l’armure ou la carapace de tous les jours permet de laisser les complexes au vestiaire. «Dans les lieux naturistes, confirme-t-il, se gomment toutes les discriminations, les origines sociales, ethniques, le genre, la santé, le niveau intellectuel, les cicatrices ou les handicaps corporels. Le sentiment de bien-être est aussi augmenté par l’absence de filtres entre la nature et soi. A commencer par la respiration, si essentielle, qui n’est plus entravée.»

Sentir son identité

La dimension thérapeutique du naturisme a toujours été partie intégrante de l’approche: selon les régions du monde, ce sont les thermes, saunas ou bains glacés qui sont pratiqués. «C’est une démarche de santé tant mentale que physique. Le naturisme ne guérit pas de tous les maux mais aide à apprécier son corps et renforcer ses défenses immunitaires», précise le président d’Imaginat, qui développe depuis 2019 des cures détox associant des pratiques de thérapies corporelles à une alimentation spécifique. Et prévoit d’organiser des stages de nu-thérapie mêlant la photographie et les arts plastiques au cours desquels chaque participant pose à tour de rôle.

Dans la période d’entre-deux-guerres, lors du développement du naturisme en France, la nudité a été d’emblée vue comme la condition permettant de profiter des effets positifs de la nature. Loin d’être un simple loisir, cette pratique réformiste aux valeurs très fortes visait à créer, à l’écart des civilisations aliénées par le modernisme, une contre-société censée sauver l’humanité. «Les défenseurs du naturisme voient les individus comme des arbres qui puisent les énergies dans les flux vitaux de la nature – le soleil, l’air, l’eau – pour rester en bonne santé, s’endurcir et se vitaliser», rappelle le chercheur français Sylvain Villaret, auteur de l’Histoire du naturisme en France depuis le siècle des Lumières publié en 2005 aux Editions Vuibert. Sentir son corps, c’est sentir son identité, c’est créer le sentiment de soi: une réponse à la quête collective de sens, face au sentiment de vide, à la fatigue d’être soi dans nos sociétés individualistes.