Cent millions de dollars. C'est ce que le gouvernement américain ajoutera prochainement à son budget de lutte contre le sida à l'étranger, promettait lundi le vice-président Al Gore. C'est aussi la donation à laquelle s'est engagé tout récemment le laboratoire Bristol-Myers Squibb pour combattre la maladie. Ces déclarations devaient profiter tant à la campagne de l'homme politique qu'au laboratoire pharmaceutique américain. En fait, les deux donateurs se sont attirés les foudres de plusieurs organisations non gouvernementales. Parce qu'une réelle lutte contre le fléau se chiffrerait en milliards de dollars. Et parce que plus que d'une obole, les pays en danger ont besoin d'un accès privilégié aux médicaments.

La polémique tourne au cas juridique: l'industrie pharmaceutique mondiale refuse de reconnaître l'article 31 des nouvelles directives TRIPS, qui protègent la propriété intellectuelle et s'appliquent dans de plus en plus de pays. Cet article autorise, dans le cas d'urgence médicale, la copie de médicaments protégés ou leur achat sur les marchés les moins chers. Une pratique qui permettrait de diviser par 20 le prix des trithérapies, estiment les ONG. Mais 41 laboratoires se sont ligués l'an dernier pour empêcher l'Afrique du Sud, qui compte déjà 4 millions de séropositifs, d'invoquer ce droit pour s'approvisionner au moindre coût. Les industriels étaient à l'époque soutenus par… Al Gore.

La Thaïlande connaît le même bras de fer. L'émission 90 minutes de Canal Plus présentait la semaine dernière le laboratoire public GPO, à Bangkok, qui a réussi à synthétiser la molécule DDI, propriété du fameux Bristol-Myers Squibb. Sa directrice affirmait devant la caméra avoir subi des pressions d'émissaires de l'entreprise américaine pour ne pas produire son médicament. Elle a cependant déposé une requête devant le ministère du Commerce thaïlandais en novembre dernier. Le dossier était jeudi à l'étude. Mais joint à Bangkok, le docteur Tido von Schoen-Angerer, de Médecins sans frontières (MSF), avouait: «Je crois que le gouvernement temporisera. Il craint trop les représailles des autorités commerciales américaines. On parle de 20% de taxe sur les exportations thaïlandaises». Les french doctors attendent avec impatience les suites de ces deux affaires, espérant qu'elles fassent jurisprudence.

Les laboratoires, eux, refusent d'expliquer l'entorse qu'ils font à l'article 31 des directives TRIPS. Chez Roche, à Bâle, Horst Kramer, porte-parole chargé du dossier sida, conseille aux journalistes de contacter un juriste. Avant d'ajouter: «Il faut quand même nous laisser la possibilité d'amortir nos coûts de développement». Mauvais argument, estime-t-on chez Médecins sans frontières. «Les labos brandissent toujours la somme de 500 millions de dollars comme coût de développement. Mais personne ne peut authentifier ce chiffre, affirme Bernard Pécoul, responsable de la nouvelle campagne d'accès aux médicaments essentiels de l'ONG. De plus, certaines molécules ont été développées par des institutions publiques.» Ainsi du DDI, conçu par le National Institute of Health aux Etats-Unis. Ce que Bristol-Myers Squibb a ajouté à la molécule américaine tiendrait du détail.

Les compagnies pharmaceutiques jugent aussi les pays sous-développés peu capables d'assurer les thérapies complexes exigées par le sida. «Il est vrai qu'on ne peut réduire le problème au seul prix des médicaments, reconnaît Jean-Claude Mulli, médecin spécialiste de l'Afrique au CICR. Pour les maladies chroniques et les prescriptions complexes, il faut pouvoir recevoir, examiner, prescrire et suivre les patients. De nombreux Africains n'ont aucun dispensaire ni médecin près d'eux.» Exemple en Ouganda, où seule une poignée de cliniques soutenues par ONUSIDA est capable d'assurer les protocoles de trithérapie, «soit 5 à 6000 patients bénéficiaires, pour un pays qui compte 1 million de séropositifs, rappelle Joseph Saba, un ancien d'ONUSIDA. Mais on commence là où c'est possible, puis on élargit le spectre. C'est aussi une manière de convaincre les laboratoires, de leur montrer ce qui sera possible s'ils baissent leurs prix.» MSF ajoute que les chercheurs doivent travailler sur des thérapies plus simples, peut-être moins efficaces, mais adaptées à des systèmes de santé sous-développés.

Ce désintérêt des laboratoires du Nord pour le sida du Sud se retrouverait face aux maladies infectieuses, telles la malaria, la maladie du sommeil ou la tuberculose, selon MSF et Médecins du Monde. «Sur 1233 nouveaux produits développés ces 25 dernières années, 13 seulement concernaient les maladies tropicales. Les labos prétextent qu'ils n'investissent plus parce que trop de pays ne respectent pas la propriété intellectuelle», explique Bernard Pécoul. «Je ne suis pas d'accord, répond Thomas Cueni, d'Interpharma, l'organisation faîtière de l'industrie pharmaceutique suisse. Il y a de réels efforts pour développer des antibiotiques et des nouveautés sortent régulièrement. C'est vrai qu'il y a un problème du côté des maladies tropicales. Mais cela évolue: l'Organisation mondiale de la santé vient de signer un partenariat avec les industriels pour inciter à la recherche dans ce domaine.» Vœu pieux ou changement réel? «L'OMS est trop dépendante des Etats-Unis et les laboratoires sont soumis aux exigences de leurs actionnaires, s'inquiète Humbert Nago, président de Médecins du Monde suisse. Il faut maintenant des décisions politiques.»